samedi 19 décembre 2009

16. Gladio : La guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (les racines de Gladio)


LES RACINES DE GLADIO

Les politiques qui devaient être élaborées au sein de Gladio virent le jour pendant la seconde guerre mondiale, quand les phobies anticommunistes américaines se combinèrent avec les peurs géopolitiques d'une URSS victorieuse pour déclarer une guerre sainte contre la gauche. Le sentiment selon lequel « la fin justifie les moyens » à l'intérieur du gouvernement américain, et plus particulièrement de l'Office of Strategic Services (OSS), encouragea la création de programmes « Stay Behind » à travers l'Europe occidentale, officiellement en tant que première ligne de défense en cas d'invasion soviétique.
Mais la préoccupation principale était liée à la politique intérieure. La grande peur des Américains au sujet de l'Italie était que les partisans communistes qui combattaient au Nord ne rejoignissent les organisations ouvrières pour porter la gauche au pouvoir. L'OSS et ses successeurs étaient apparemment préparés à prendre n'importe quelle mesure pour prévenir cet évènement, y compris l'assassinat politique, le terrorisme, et des alliances avec le crime organisé. Selon un mémorandum de l'OSS à Washington, les Etats-Unis semblaient soutenir un plan monarchiste qui consistait à se servir de « tueurs fascistes » pour commettre des actes de terreur et en rejeter la responsabilité sur la gauche [OSS Memorandum 99642, 24 octobre 1944.]. L'engagement américain dans la politique italienne commença en 1942, quand l'OSS fit pression avec succès sur le ministère de la justice pour faire libérer de prison le gangster Charles « Lucky » Luciano. En échange de sa libération anticipée, Luciano accepta de nouer des contacts avec ses copains de la Mafia pour faciliter l'accès à l'invasion américaine de la Sicile en 1943 [U.S. Senate Special Committee, Hearings on Organized Crime, Part. 2, 1951, p. 1181.].
L'accord passé par Luciano forgea une alliance à long terme entre les Etats-Unis et la Mafia internationale. Il jeta les bases d'une coopération entre les services secrets américains et des organisations criminelles internationales impliquées dans les trafics d'armes et de drogues. Le parrain de l'accord était Earl Brennan, chef de l'OSS pour l'Italie. Avant la guerre, il avait servi à l'ambassade des Etats-Unis, utilisant sa couverture diplomatique pour établir des contacts avec la police secrète de Mussolini et des fascistes haut placés [R. Faenza et M. Fini, Gli Americani in Italia (Milan, Feltrinelli, 1976), p. 8].
L'Eglise catholique coopéra aussi. Les liens américains avec le Vatican étaient déjà substantiels ; et l'un des liens les plus forts était une fraternité secrète, l'Ordre Militaire Souverain de Malte basé à Rome, et qui remonte à la première croisade. Le dirigeant de l'OSS William « Wild Bill » Donovan en était membre. De même d'autres officiels américains de haut rang, y compris Myron Taylor, envoyé américain au Vatican de 1939 à 1950, et William Casey, un espion de l'OSS qui parvint à la tête de la CIA sous Reagan. Le chef de l'OSS pour l'Italie, Brennan, eut des contacts dès 1942 avec le sous-secrétaire d'Etat du Vatican, Gian Battista Montini, qui devint le pape Paul VI en 1963 [Frédéric Laurent, L'Orchestre Noir (Paris, Editions Stock, 1978), p. 29, cité par Françoise Hervet, « Knights of Darkness : The Sovereign Military Order of Malta », CovertAction, N° 25, p. 31.].
L'un des éminents espions de l'OSS était James Jesus Angleton, qui deviendra le légendaire et paranoïaque chef du contre-espionnage de la CIA. Angleton s'appuya sur des relations familiales et d'affaires en Italie, pour jeter les bases de Gladio, en formant et en finançant un réseau clandestin d'Italiens d'extrême droite qui partageaient son style féroce, enthousiaste et naïf [David Wise, Molehunt (New York Random House, 1992), p. 40.]. Les groupes paramilitaires étaient remplis d'anticommunistes fervents prêts à entrer en guerre contre la gauche. Il aida aussi des criminels de masse nazis/fascistes tels que Junio Valerio Borghese, le Prince Noir ; il échappa à la justice à la fin de la guerre [Peter Tompkins, Mondo's Men, manuscrit inédit.].
Les officiels américains s'inquiétaient de ce que les communistes et les socialistes pussent joindre leurs forces après la bataille. La prise de pouvoir communiste en Tchécoslovaquie en 1948 augmenta leurs craintes. En conséquence, les Etats-Unis fabriquèrent différents plans pour manipuler la politique italienne. Angleton, qui à la fin de 1948 avait été promu assistant spécial du directeur de la CIA, l'amiral Roscoe Hillenkoetter, utilisa les 20 000 comités civiques du Vatican pour mener une guerre psychologique contre les influences communistes, en particulier dans les syndicats [State Department Memorandum n° 866 5043, 16 septembre 1948, cité par Faenza et Fini, op. cit., p. 320.].
Le National Security Council (NSC), qui venait d'être créé, entra également en lice : « Si le Parti communiste gagne l'élection [1948] », conseilla le NSC, « une telle agression devrait immédiatement être contrecarrée par étapes pour étendre la disposition stratégique des forces armées américaines en Italie. » [National Security Council Order 1/1, 14 novembre 1947.] Les communistes ne remportèrent pas cette élection essentielle (pas davantage qu'aucune de celles qui suivirent). Mais cela ne mit pas un frein à la tentative américaine de détruire la gauche. Le coût total de ces activités (et de divers programmes d'aide) pour les contribuables américains s'éleva à 4 milliards de dollars de la fin de la guerre à 1953 [U.S. Joint Chiefs of Staff Memorandum, 14 mars 1952, cité par Willems, op. cit., p. 80, note 21.]. Et ce n'était que le début de l'assaut américain contre la souveraineté italienne.

15. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (les leçons de Gladio)



LES LEÇONS DE GLADIO

Aussi longtemps que le public américain sera tenu dans l'ignorance de cette page sombre de la politique étrangère américaine, les services secrets responsables ne subiront qu'une faible pression pour amender leurs façons de faire. La fin de la guerre froide a apporté des changements massifs dans les autres pays, mais à Washington presque rien n'a changé. Dans une formule ironique, une taupe avouée de la CIA, Aldrich Ames, a soulevé la question élémentaire de savoir si les Etats-Unis avaient besoin de dizaines de milliers d'agents à travers le monde, travaillant d'abord dans et contre les pays « amis ». « Les Etats-Unis, ajouta-t-il, attendent toujours un véritable débat national sur les moyens et les fins - sans oublier les coûts - de notre politique nationale de sécurité. » [Aldrich H. Ames, « Spy Express Regret, Anger », Washington Post, 29 avril 1994, p. A7.]
Le nouveau gouvernement italien s'est vendu comme la révolution de tous ceux qui, de fait, étaient privés de leurs droits électoraux, comme une rupture claire avec le passé. Mais les fascistes sont de retour et gagnent du terrain. Le parti anti-mafia a été rejeté et les grands cartels ont resserré leur emprise sur l'économie. Le frère Berlusconi de la P2 continue à abuser de la peur des communistes héritée de la guerre froide. Les auteurs de Gladio sont toujours impunis et les « experts » de Washington entretiennent la crainte de toujours plus de terrorisme [Par exemple, le séminaire du 8 avril 1994 à l'Institut Caton de Washington :  « Italy : Paradigm for a Post-Welfare-State World ? », où l'ami proche de Berlusconi, Stan Burnett, du groupe de réflexion de droite Center for Strategic and International Studies, souleva le spectre de nouvelles attaques terroristes.] :  il semble que les affaires continuent en Italie.

14. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (le bilan de Gladio)


LE BILAN DE GLADIO


Cependant, au début des années 1980, il y avait suffisamment d'empreintes digitales de la CIA dans les dossiers judiciaires pour provoquer un puissant sentiment anti-américain. C'est ainsi qu'en 1981 les bureaux de trois firmes américaines à Rome furent les cibles d'attentats à la bombe et qu'en 1982 les Brigades rouges enlevèrent James L. Dozier, un général américain attaché à l'OTAN, le désignant comme « un homme de main yankee » [Département d'Etat américain, 28 janvier 1982.]. Il fut libéré cinq semaines plus tard par des commandos de la police, avec l'aide, semble-t-il, de relations mafieuses de la CIA [« Fat Man, Tailor, Soldier, Spy », Time, 28 février 1983, pp.32-33.]. Pourtant, le préjudice causé à l'image des Etats-Unis par ces révélations aura été remarquablement limité au regard de ce qu'ils firent subir à la société et au gouvernement italiens pendant cinquante ans au nom de l'anticommunisme.
L'ultime prédiction de Moro se vérifia. Au lieu de renforcer les partis du centre, Gladio, avec le concours des affaires de corruption, les détruisit. Au lieu de détruire la gauche, les révélations de Gladio les aidèrent à prendre le contrôle de villes majeures tout en conservant le tiers des sièges au parlement. Au début des années 1980, les Brigades rouges furent anéanties, mais les principaux instigateurs du terrorisme d'extrême droite - la Mafia et les néofascistes - restèrent actifs [Y compris, en l'occurrence, l'attentat à la bombe dans un train, à la sortie de Bologne dans le même tunnel que dix ans auparavant, tuant 15 personnes et en blessant 267, ainsi que les attentats à la bombe de 1993 contre des symboles culturels à Rome et à Florence, attentats qui causèrent la mort de 11 personnes et firent 98 blessés de plus.].
Le bilan en conduisit certains à mettre en question les fondements tout entiers de l'engagement américain en Italie, notamment en ce qui concernait la « menace communiste ». Selon Phillip Willan, qui a écrit le livre majeur sur le terrorisme italien : « Les Etats-Unis ont constamment refusé d'admettre l'adhésion croissante et sans réserve du parti communiste italien aux principes de la démocratie occidentale, et celui-ci comme alternative valable aux partis généralement corrompus et incompétents qui avaient gouverné l'Italie depuis la guerre. S'ils l'avaient fait, une bonne partie des carnages résultant de la stratégie de la tension aurait pu être évitée. » [Willan, op. cit., p. 28.]
 Willan en vient à se demander « si les représentants des services secrets américains et italiens n'avaient pas délibérément exagéré la menace communiste pour accroître leur pouvoir et se donner une plus grande liberté de manoeuvre. » [Ibid., p. 353.]

13. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (l'attentat à la bombe de la gare de Bologne)


L'ATTENTAT A LA BOMBE DE LA GARE DE BOLOGNE

Suite à la formidable explosion de la gare de Bologne, deux ans après la mort de Moro, nombre d'Italiens auraient pu se faire des cheveux blancs - non seulement à cause du macabre bilan de 85 morts et 200 blessés mais aussi de l'inertie des autorités qui s'ensuivit. Bien que les magistrats instructeurs aient suspecté des néofascistes, ils furent incapables d'émettre des mandats d'arrêt crédibles pendant plus de deux ans, à cause de fausses informations fournies par les services secrets. A cette époque, parmi les cinq principaux suspects, dont deux avaient des liens avec le SID, tous sauf un avaient décampé du pays [Interview avec Jeff Bale, 21 mars 1994.]. Les explosifs T4 trouvés sur les lieux étaient identiques au matériel de Gladio utilisé à Brescia, Peteano et dans d'autres attentats à la bombe, selon la déposition d'un expert devant le juge Mastelloni [Giustolizi, op. cit., p. 14.].
Au procès, les juges mentionnèrent la « stratégie de la tension et ses liens avec les “puissances étrangères”. » Ils découvrirent aussi la structure civile et militaire secrète liée aux groupes néofascistes, à la P2 et aux services secrets [Willems, op. cit., p. 116.]. Bref, ils découvrirent la CIA et Gladio.
Mais leurs efforts pour rendre une justice véritable dans l'attentat à la bombe de Bologne ne menèrent à rien car, en 1990, la cour d'appel acquitta les « cerveaux » présumés. Gelli, la tête de la P2, fut relâché, de même que deux chefs des services secrets dont les condamnations pour parjure furent annulées. Quatre gladiateurs reconnus coupables de participation à bande armée gagnèrent aussi leurs procès en appel. En cela, Peteano fut la seule affaire majeure d'attentat suivie d'une condamnation du véritable poseur de bombe, grâce aux aveux de Vinciguerra.
Les désolantes minutes judiciaires de ces crimes monstrueux démontrèrent à quel point le réseau Gladio contrôlait l'armée, la police, les services secrets et les principaux tribunaux. Grâce à la P2, et à ses 963 frères bien placés [Ibid., p. 119. Quand la police découvrit la liste des membres en mars 1981, Gelli s'enfuit du pays. Il fut plus tard extradé de Suisse pour figurer au procès de l'attentat à la bombe de la gare de Bologne. Willan, op. cit., p. 209.] , la collusion s'étendait aussi aux plus hauts niveaux des médias et des affaires.

vendredi 18 décembre 2009

12. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (L'infiltration des Brigades rouges)


L'INFILTRATION DES BRIGADES ROUGES

Que les Brigades rouges aient été infiltrées minutieusement pendant des années à la fois par la CIA et les services secrets italiens n'est plus contesté. Le but de cette opération était d'encourager la violence des milieux extrémistes de gauche pour discréditer la gauche dans son ensemble. Les Brigades rouges étaient un repoussoir parfait. Avec un radicalisme à toute épreuve, ils considéraient que le parti communiste italien était trop modéré et l'ouverture de Moro trop compromettante. Les Brigades rouges travaillaient en contact étroit avec l'école de langues Hypérion à Paris, sans réaliser qu'elle avait des liens avec la CIA. L'école avait été fondée par trois pseudo-révolutionnaires italiens. L'un d'eux, Corrado Simioni, avait travaillé pour la CIA à Radio Free Europe [Willan, op. cit., pp. 189,190. Le rôle de l'école de langues Hypérion correspond à la description, faite par le procureur Pietro Calogero, d'une  structure de commandement terroriste imposant le cours suivi par la violence politique en Italie.]. Un autre, Duccio Berio, a admis avoir transmis au SID des informations sur les groupes gauchistes italiens [Ibid., p. 197.]. Hypérion ouvrit un bureau en Italie peu de temps avant l'enlèvement et le referma quelques mois plus tard. Un rapport de police italien déclara qu'Hypérion « avait pu être le plus important bureau de la CIA en Europe. » [Ibid., pp.190-98.] Mario Moretti, un de ceux qui avait la charge pour les Brigades rouges de se procurer des armes et des contacts avec Paris, réussit à échapper à l'arrestation dans l'affaire Moro pendant trois ans en dépit du fait qu'il avait conduit personnellement l'enlèvement [Ibid., pp.190-92].
Le magistrat de Venise Carlo Mastelloni conclut en 1984 que les Brigades rouges avaient reçu pendant des années des armes de l'OLP [Carlo Mastelloni, « Sentanza-Ordinanza », (Venise, 1989), p. 412, cité par Willan, op. cit., p. 196.] . Mastelloni écrivit : « l'accord de facto conclu entre les USA et l'OLP au niveau des services secrets fut considéré comme ayant un rapport avec la présente enquête sur les relations entre les Brigades rouges et l'OLP. » [Carlo Mastelloni, op. cit., p. 508 ; cité par Willan, op. cit., p. 196.] Un spécialiste de Gladio, Philipp Willan, conclut que « l'accord de fourniture d'armes entre l'OLP et les Brigades rouges faisait partie de l'accord secret entre l'OLP et la CIA. » [Willan, op. cit., pp. 196-97.] Ses recherches indiquent que l'accord supposé entre la CIA et l'OLP fut passé en 1976, un an après que les Etats-Unis s'engagèrent auprès d'Israel à ne plus entretenir de contacts politiques avec l'OLP.
Au moment de l'enlèvement de Moro, plusieurs chefs des Brigades rouges étaient en prison, ayant été livrés par un agent double après qu'ils eurent enlevé un juge. Selon le journaliste Gianni Cipriani, un de ceux qui furent arrêtés avait sur lui des numéros de téléphone et des notes personnelles menant à un membre haut placé du SID, qui s'est ouvertement vanté d'avoir des agents au sein des Brigades rouges. D'autres trouvailles fascinantes incluent la découverte dans les caches des Brigades rouges d'une imprimerie qui avait appartenu auparavant au SID ainsi que des tests balistiques montrant que plus de la moitié des 92 balles tirées sur les lieux de l'enlèvement étaient similaires à celles des stocks de Gladio [BBC Special, « Gladio, Part III », op. cit.].
Plusieurs personnes ont relevé qu'il était invraisemblable que les Brigades rouges aient pu mener à bien un tel enlèvement de type militaire, sans difficulté, dans le centre de Rome. Alberto Franceschini, un membre emprisonné des Brigades rouges, a dit : « Je n'ai jamais pensé que mes camarades à l'extérieur étaient capables de mener à bien une opération militaire complexe (...) Nous nous souvenions de nous-mêmes comme d'une organisation formée de jeunes gars inexpérimentés. » [Ibid.] Deux jours après le crime, un officier des services secrets déclara à la presse que les criminels semblaient avoir reçu un entraînement spécial de commando [Willan, op. cit., pp. 156.].
Quand les lettres écrites par Moro furent plus tard retrouvées dans une cache des Brigades rouges à Milan, les enquêteurs espérèrent qu'elles révèleraient des preuves capitales. Mais Francesco Biscioni, qui a étudié les réponses faites par Moro à ses ravisseurs, a conclu que d'importants passages avaient été supprimés quand ils furent retranscrits. Néanmoins, dans un passage non censuré, Moro s'inquiétait de ce que « les relations harmonieuses d'Andreotti avec ses collègues de la CIA » pourraient affecter son sort [Ibid., p. 130.].
Les deux personnes qui en savaient le plus sur les lettres de Moro furent assassinées. Le général des carabiniers en charge de l'antiterrorisme, Carlo Alberto Della Chiesa, fut muté en Sicile et victime d'un assassinat de type mafieux en 1982, quelques mois après avoir soulevé des interrogations au sujet des lettres manquantes [Ibid., p. 286.]. Le journaliste franc-tireur Mino Pecorelli fut assassiné dans une rue de Rome en 1979 un mois seulement après avoir rapporté qu'il avait obtenu une liste de 56 fascistes livrés à la police par Gelli [Ibid., p. 86.]. Thomas Buscetta, un informateur de la mafia sous le statut de témoin protégé aux Etats-Unis, accusa Andreotti d'avoir ordonné les deux assassinats de peur d'être démasqué [Alan Cowell, « Italy Re-examines 1978 Moro Slaying », New Ork Times, 13 novembre 1993, p. A13.]. Mais l'année dernière, une enquête conduite par ses pairs n'a trouvé aucun fondement à des poursuites contre le premier ministre. Della Chiesa et Pecorelli ne furent que deux parmi les nombreux témoins, possibles ou avérés, assassinés avant d'avoir pu être interrogés par des juges que Gladio n'auraient pas corrompus [Parmi les autres, figuraient un suspect dans l'attentat à la bombe de Brescia, qui fut exécuté par des compagnons de cellule en 1981, et un supect dans l'attentat à la bombe de Bologne, qui fut tué par les mêmes prisonniers l'année suivante. Un autre témoin de Bologne fut mortellement blessé en Bolivie en 1982 avec l'aide de la CIA. Willan, op. cit., p. 136.]. Le président Cossiga, ministre de l'intérieur quand Moro fut tué, déclara à la BBC : « La mort d'Aldo Moro pèse encore lourdement sur les démocrates-chrétiens ainsi que la décision que je pris de le sacrifier dans les faits pour sauver la République, ce qui me fit des cheveux blancs. » [BBC Special, « Gladio, Part III », op. cit.]

11. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (Memento Moro)


MEMENTO MORO

Le crime politique le plus choquant des années 70 fut peut-être l'enlèvement et l'assassinat du premier ministre Aldo Moro et de cinq de ses assistants en 1978. L'enlèvement eut lieu tandis que Moro était en chemin pour soumettre un plan de renforcement de la stabilité politique italienne, qui prévoyait l'entrée des communistes au gouvernement.
Des versions antérieures du plan avaient mis les officiels américains dans tous leurs états. Quatre ans avant sa mort, au cours d'une visite aux Etats-Unis en tant que ministre des affaires étrangères, Moro eut droit à la lecture de la loi contre les attroupements séditieux, par le secrétaire d'Etat Henry Kissinger et plus tard par un officiel des services de renseignements anonyme. Témoignant au cours de l'enquête sur son assassinat, la veuve Moro résuma leurs paroles menaçantes : « Vous devez abandonner votre politique consistant à conduire toutes les forces politiques du pays à collaborer directement... ou vous le paierez chèrement. » [Giuseppi Zupo et Vincenzo Marini, Operazione Moro (Milan, Franco Angeli, 1984), p. 280, cité par Willan, op. cit., p. 220.]
Moro fut si secoué par ces menaces, selon son assistant, qu'il tomba malade le jour suivant et coupa court à sa visite aux Etats-Unis, disant qu'il en avait fini avec la politique [Willan, op. cit., p. 220.]. Mais les pressions américaines se poursuivirent ; le sénateur Henry Jackson (district de Washington) lança un avertissement similaire deux ans plus tard dans une interview donnée en Italie [Ibid., p. 221.]. Peu avant son enlèvement, Moro écrivit un article qui répondait à ses détracteurs américains, mais décida de ne pas le publier [Ibid., l'article de Moro fut publié dans L'Unita (Rome), le 29 mai 1978, après sa mort.].
Durant ses 55 jours de captivité, Moro implora à maintes reprises ses pairs démocrates-chrétiens de céder au chantage, en acceptant l'échange de membres des Brigades rouges emprisonnés contre sa libération. Mais ils refusèrent, pour la plus grande joie des officiels de l'Alliance, qui voulaient que les Italiens jouent la carte de la fermeté. Dans une lettre retrouvée plus tard, Moro prédisait :
« Ma mort retombera comme une malédiction sur tous les démocrates-chrétiens, et ce sera le début d'un effondrement désastreux et irréversible de tout l'appareil du parti. » [Dario Fo et Franca Rame, « What Passion! What Generosity! What Corruption! », New York Times, 5 décembre 1993, p. A4.]
Pendant la captivité de Moro, la police prétendit de façon invraisemblable avoir interrogé des millions de gens et fouillé des milliers de résidences. Mais le premier juge à avoir enquêté sur cette affaire, Luciano Infelisi, dit qu'il n'avait aucun membre de la police à sa disposition. « J'ai mené cette enquête avec une seule dactylo, et pas même un téléphone dans mon bureau. » Il ajouta qu'il n'avait pas reçu d'information utile des services secrets durant cette période [Rapport de la commission Moro, 1983, pp. 68-69, cité par Willan, op. cit., p. 231]. D'autres magistrats instructeurs suggérèrent en 1985 que l'une des raisons de l'inaction était que tous les officiers les plus importants impliqués étaient membres de la P2 et agissaient donc sur l'ordre de Gelli et de la CIA [Chiodi, op. cit., p. 134. La profonde implication de la police dans le terrorisme devint particulièrement claire après un témoignage devant une commission d'enquête en 1983. Le colonel de l'armée Amos Spiazzi rappela qu'en 1970 il avait rencontré accidentellement deux officiers des carabiniers en train de préparer une bombe près de Bolzano, une ville du nord de l'Italie. Il les arrêta et avertit son poste. Cependant, alors qu'il les y conduisait, il fut intercepté par des membres de la police nationale et municipale, qui emmenèrent ses prisonniers. Il fut ensuite transféré à un poste éloigné. Scalia, op. cit., p. 12.].
Bien que le gouvernement ait finalement arrêté et condamné plusieurs membres des Brigades rouges, nombreux furent ceux dans la presse et au parlement qui continuèrent à se demander si le SID n'avait pas organisé l'enlèvement après avoir reçu des ordres venant d'encore plus haut. Les soupçons se tournèrent naturellement vers les Etats-Unis, et particulièrement Henry Kissinger, bien qu'il ait nié un quelconque rôle dans le crime. A travers Gladio et la Mafia, Washington disposait de l'appareil parfait pour accomplir une telle action sans laisser de traces.

10. Gladio: la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (le dénouement de Gladio)


LE DENOUEMENT DE GLADIO

Un triple meurtre à Peteano près de Venise en mai 1972 s'avéra central dans le dévoilement de Gladio. Le crime eut lieu quand trois carabiniers, en réponse à un coup de téléphone anonyme, allèrent contrôler une voiture suspecte. Quand l'un d'eux ouvrit le capot, tous trois furent déchiquetés par un engin piégé [Scalia, op. cit., p. 11.]. Deux jours plus tard, un appel anonyme impliqua les Brigades rouges, le plus actif des groupes révolutionnaires d'extrême gauche. La police rafla immédiatement pour les interroger 200 communistes présumés, des voleurs et des souteneurs, mais aucune charge ne fut retenue. Dix ans après, un courageux magistrat vénitien, Felice Casson, rouvrit l'affaire depuis longtemps en sommeil, pour apprendre seulement qu'il n'y avait pas eu d'enquête de police sur les lieux. Bien qu'il eût reçu une analyse falsifiée d'un expert en bombes des services secrets et qu'il eût été confronté à de nombreuses obstructions et délais, le juge remonta la trace des explosifs jusqu'à un groupe militant appelé Ordre Nouveau et à l'un de ses membres actifs, Vincenzo Guerra. Il avoua rapidement et fut condamné à vie. Il fut le seul poseur de bombes d'extrême droite jamais emprisonné [Marcella Andreoli, « Che Bomba di Esperto ! », Panorama (Milan), 18 novembre 1990, p. 44.].
Vinciguerra refusa de compromettre d'autres personnes, mais décrivit les faits dissimulés :
« Les carabiniers, le ministère de l'intérieur, les douanes et la brigade financière, les services secrets civils et militaires, tous savaient la vérité cachée derrière ces attaques, que j'étais responsable et tout cela en moins de 20 jours. Ils décidèrent donc, pour des raisons complètement politiques, d'étouffer l'affaire. » [BBC Special, « Gladio, Part II : the Puppeteers », 10 juin 1992.] 
En ce qui concerne ses mobiles, Vinciguerra, fasciste convaincu, dit que son crime était « un acte de révolte contre la manipulation » du néo-fascisme depuis 1945 par toute la structure parallèle basée sur Gladio [Ibid.].
Casson trouva par la suite assez de pièces à conviction pour impliquer les plus hauts officiels du pays. Dans ce qui était la première requête de ce type à un président italien, Casson demanda les explications du président Francesco Cossiga. Mais Casson n'en resta pas là ; il demanda aussi que d'autres officiels balayent devant leur porte. En octobre 1990, sous la pression de Casson, le premier ministre Giulio Andreotti en finit avec 30 ans de dénégations et décrivit Gladio dans le détail. Il ajouta que tous les premiers ministres étaient au courant de Gladio, bien que certains l'eussent ensuite nié [François Vitrani, « Gladio Revelations Put Sword at Heart of Italian Politics », Guardian Weekly (Manchester), 23 décembre 1990, p. 14].
Soudain, les Italiens eurent les clés de nombreux mystères, y compris la mort inexpliquée du pape Jean-Paul Ier en 1978. L'écrivain David Yallop mentionna dans cette affaire comme suspect Gelli, disant qu'il « dirigeait l'Italie à l'époque, pour toutes les questions pratiques. » [David A. Yallop, In God's Name (New York, Bantam, 1984), p. 314.]

9. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (fomenter des coups d'Etat)


FOMENTER DES COUPS D'ETAT

8. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (des provocateurs d'extrême-droite)


DES PROVOCATEURS D'EXTREME DROITE


En 1968, les Américains ont commencé l'entraînement commando en bonne et due forme des gladiateurs sur la base sarde clandestine de l'OTAN. En quelques années, 4000 gradés ont été placés à des postes stratégiques. Au moins 139 caches d'armes, y compris dans les casernes des carabiniers, étaient à leur disposition [Willems, op. cit., p. 90 et Scalia, op. cit., p. 12.]. Pour inciter des jeunes gens à rejoindre cette aventure risquée, la CIA payait de hauts salaires et promettait que s'ils étaient tués, leurs enfants seraient éduqués aux frais des Etats-Unis [Scalia, op. cit., p. 30.].
Les tensions ont commencé à atteindre leur masse critique la même année. Tandis que les dissidents prenaient la rue partout dans le monde, en Italie, les occupations d'universités et les grèves pour des salaires et des retraites plus élevés furent éclipsées par une série de crimes politiques sanglants.
Le nombre d'actes terroristes s'éleva à 147 en 1968, grimpa à 398 l'année suivante, puis atteignit l'incroyable sommet de 2498 en 1978 avant d'aller en diminuant, en grande partie à cause d'une nouvelle loi encourageant les délateurs (les « repentis ») [Sénat américain, « Terrorism and Security ; the Italian Experience », Report of Subcommittee on Security and Terrorism, novembre 1984, p. 62.]. Jusqu'à 1974, les poseurs de bombe d'extrême droite frappant aveuglément ont constitué la force principale derrière la violence politique.
La première explosion majeure eut lieu en 1969 à Milan, piazza Fontana ; elle tua 18 personnes et en blessa 90. Dans ce massacre et de nombreux autres, les anarchistes furent de commodes boucs émissaires pour les provocateurs fascistes qui cherchaient à en rendre responsable la gauche. Répondant à un tuyau téléphonique après le massacre de Milan, la police arrêta 150 anarchistes présumés et en fit même passer certains en justice. Mais deux ans après, un nouveau témoignage conduisit à la mise en accusation de plusieurs néo-fascistes et officiers du SID. Trois anarchistes innocents furent déclarés coupables, mais plus tard acquittés, tandis que les responsables de l'attentat ne furent pas punis par la justice italienne [Frédéric Laurent, L'Orchestre Noir (Paris, Editions Stock, 1978), p. 29, cité par Françoise Hervet, op. cit., pp. 30-31 ; et Willems, op. cit., pp. 102-104.].
Des liens concluants entre Gladio et la violence politique furent trouvés après qu'un avion eut explosé en vol près de Venise en novembre 1973. Le juge vénitien Carlo Mastelloni a établi que l'avion Argo-16 était utilisé pour envoyer des recrues et des munitions entre la base américaine en Sardaigne et les sites de Gladio dans le nord-est de l'Italie [Willems, op. cit., p. 90].
L'apogée de la terreur d'extrême droite fut atteint en 1974 avec deux massacres. L'un, un attentat à la bombe dans un rassemblement antifasciste à Brescia, tua 8 personnes et en blessa 102. L'autre fut une explosion dans le train Italicus près de Bologne, tuant 12 personnes et en blessant 105. A ce moment-là, le président Giovanni Leone, sans trop exagérer, résuma ainsi la situation : « Avec 10 000 civils en armes s'agitant dans tous les sens, comme d'habitude, je suis un président de merde. » [Franco Giustolizi, « Retrovie Parallele », L'Espresso, 18 novembre 1990, p. 15.]
A Brescia, l'appel initial à la police accusa aussi les anarchistes, mais le malfaiteur s'avéra être un agent secret du SID parallèle [Scalia, op. cit., p. 12.]. Un lien semblable fut aussi allégué dans le cas de l'Italicus. Les deux fascistes qui furent finalement reconnus coupables étaient membres d'un groupe clandestin de la police appelé les Dragons Noirs, selon le journal d'extrême gauche Lotta Continua [Christie, op. cit., p. 77.]. Leurs condamnations furent aussi annulées. Alors que dans cette affaire et dans d'autres, de nombreux gauchistes furent arrêtés et jugés, des fascistes ou des néo-fascistes étaient souvent les coupables, en lien avec des groupes de Gladio et des services secrets italiens. Ce qui reflète à quel point ces forces contrôlaient le gouvernement à travers le SID parallèle, c'est que presque tous les éléments d'extrême droite impliqués dans ces atrocités furent ensuite libérés. En 1974, la gauche armée commença à répondre à la terreur d'extrême droite. Elle était partisane d'attaques éclair ciblées par opposition aux attentats à la bombe commis au hasard de l'extrême droite. Les six années suivantes, les militants gauchistes, en particulier les Brigades rouges, réagirent par la vengeance, commettant beaucoup plus d'actes de violence politique que l'extrême droite [Willems, op. cit., p. 94]. L'Italie fut à deux doigts de la guerre civile pendant plusieurs années.

7. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (des liens fraternels)


DES LIENS FRATERNELS

6. Gladio: la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (la stratégie de la tension)


LA STRATEGIE DE LA TENSION

En dépit de l'échec du Plan Solo, la CIA et la droite italienne avaient largement réussi à créer les structures clandestines prévues par l'opération Demagnetize. Dès lors, les conspirateurs s'appliquèrent à renouveler l'offensive contre la gauche.
Pour se gagner le soutien des intellectuels, les services secrets organisèrent dans le luxueux hôtel Parco dei Principi, à Rome en mai 1965, une conférence, consacrée à l' « étude » de la « guerre révolutionnaire ». Le choix des mots révélait par inadvertance que les conférenciers et les participants invités étaient en train de planifier une véritable révolution et non seulement de mettre en garde contre une prise de pouvoir imaginaire des communistes. Le rassemblement était principalement une réunion de fascistes, de journalistes d'extrême droite et de personnel militaire. « La stratégie de la tension » qui en sortit était destinée à perturber la vie ordinaire par des attentats terroristes pour créer le chaos et inciter un public effrayé à accepter un gouvernement encore plus autoritaire [Mario Scialoja, « Un Convegno Explosivo », L'Expresso, 25 novembre 1990, p. 127.] .
Plusieurs « spécialistes » de cette opération avaient un casier judiciaire chargé d'activistes anticommunistes et devaient être plus tard impliqués dans quelques uns des pires massacres que connut l'Italie. L'un d'entre eux était le journaliste et agent secret Guido Giannettini. Quatre ans plus tôt, il avait dirigé un séminaire à l'Académie navale américaine sur les « techniques et les perspectives de coup d'Etat en Europe ». Un autre était le fasciste notoire Stefano Delle Chiaie qui avait été, semble-t-il, recruté comme agent secret en 1960. Il avait organisé son propre groupe armé, connu sous le nom d'Avanguardia Nazionale (AN), dont les membres avaient commencé à s'entraîner aux tactiques terroristes en préparation du plan Solo [Christie, op. cité, pp. 26, 33.].
Le général De Lorenzo, dont le SIFAR était devenu le SID, eut tôt fait d'enrôler ces derniers ainsi que d'autres hommes de confiance dans un nouveau projet Gladio. Ils planifièrent la création d'une force parallèle secrète aux côtés des services gouvernementaux sensibles pour neutraliser les éléments subversifs qui n'avaient pas été encore « purifiés ». Connu sous le nom de SID parallèle, ses tentacules s'étendaient à presque toutes les institutions capitales de l'Etat italien. Le général Vito Miceli, qui fut ensuite à la tête du SID, déclara qu'il mis en place cette structure séparée « sur requête des Américains et de l'OTAN » [Ibid., pp. 35-36.].

5. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (Opération Demagnetize)


OPERATION DEMAGNETIZE

Une fois les services secrets italiens sous leur contrôle, les Américains ont ensuite étendu leur champ d'action sous le nom de code d'opération Demagnetize et les ont reliés à un réseau de cadres déjà existant dans le nord de l'Italie. En 1951, les services secrets italiens acceptèrent en bonne et due forme de mettre en place une organisation clandestine au sein de l'armée pour se coordonner avec les cadres du nord. En 1952, le SIFAR reçut des ordres secrets de Washington pour conduire « une série d'opérations politiques, paramilitaires et psychologiques destinées à réduire le pouvoir du parti communiste italien, ses ressources matérielles, et son influence sur le gouvernement. Cet objectif prioritaire doit être atteint par tous les moyens. » [U.S. Joint Chiefs of Staff Memorandum, 14 mars 1952, cité par Willems, op. cit., p. 80, note 21.]
L'opération Demagnetize marqua le durcissement institutionnel de Gladio. Un historien du département d'Etat l'a décrite comme une « stratégie de stabilisation » [Voir James Edward Miller, The United States and Italy, 1940-1950 : The Politics and Diplomacy of Stabilization (University of North Carolina Press, Chapel Hill, 1986).]  bien qu'on puisse la décrire plus exactement comme une stratégie de déstabilisation. Depuis le départ, cette offensive fut secrètement dirigée et financée par le gouvernement américain. En 1956, cet arrangement fut officialisé par un accord écrit, qui employait le nom « Gladio » pour la première fois. Selon des documents de 1956 rendus publics en Italie en 1990, Gladio était divisé en cellules indépendantes coordonnées entre elles d'un camp de la CIA en Sardaigne. Ces « forces spéciales » comprenaient 40 groupes principaux. 10 groupes spécialisés dans le sabotage, 18 (3x6) dans l'espionnage, la propagande, les tactiques d'évasion et de fuite et 12 dans les actions de guérilla. Une autre division conduisait l'entraînement des agents et commandos. Ces « forces spéciales » avaient accès à des caches d'armes, où se trouvaient des pistolets, des grenades, des explosifs sophistiqués, des poignards, des mortiers de 60 millimètres, des mitrailleuses de 57 millimètres et des armes de précision [Marco Scalia, « Operazione Gladio », Avvenimenti, 7 novembre 1990, p. 11.] .
En 1956, le général Giovanni De Lorenzo fut nommé à la tête du SIFAR sur la recommandation de l'ambassadeur des Etats-Unis Claire Boothe Luce, la femme farouchement anticommuniste de l'éditeur du magazine Time [Willems, op. cit., p. 82.]. Un acteur de premier plan était maintenant en place dans Gladio. En 1962, la CIA aida à placer De Lorenzo à la tête de la police nationale (les carabiniers), tandis qu'il conservait un contrôle effectif sur les services secrets.
Le général emmena avec lui 17 lieutenants pour éliminer les officiers insuffisamment engagés à droite. Ce fut la première étape vers une tentative de coup d'Etat d'extrême droite, avec l'attaché militaire américain Vernon Walters à sa tête. Cette même année, dans un mémorandum à De Lorenzo, Walters proposa différents types d'interventions destinées à provoquer une crise nationale, l'obstruction à une coalition de centre gauche, la fabrication de schismes entre les socialistes, et le financement des forces favorables au statu quo [Ibid., p. 84.].
Pendant ce temps, selon des dossiers de la CIA trouvés à Rome en 1984, le chef de l'antenne de la CIA William Harvey commença à recruter des « groupes d'action » à partir d'une liste de 2000 hommes « capables de lancer des bombes, de conduire des attaques, tout en accompagnant ces actions d'une indispensable propagande » [Roberto Faenza, Il Malaffare (Milan, Mondadori, 1978), p. 70, cité par Willems, op. cit., p. 85.]. Ces groupes eurent l'occasion de montrer leurs talents en 1963 dans le cadre d'une offensive antisyndicale. Des gladiateurs entraînés par les Américains, habillés en policiers et en civils, attaquèrent des ouvriers du bâtiment qui manifestaient pacifiquement à Rome, blessèrent 200 d'entre eux et dévastèrent une grande partie de la ville. Un ancien général des services secrets fit le lien avec Gladio dans un témoignage ultérieur [Scalia, op. cit., p. 11.].
Le lieutenant-colonel du SIFAR, Enzo Rocca, entraînait également, pour le coup d'Etat en préparation, une milice civile composée d'ex-soldats, de parachutistes et de membres de l'organisation militaire du « Prince Noir », Junio Valerio Borghese, la Decima MAS (dixième escadron de torpilleurs) [M. Sassano, SID e Partito Americano (Venise et Padoue, Marsilio, 1975), p.. 75-76 ; cité par Willems, op. cit., p. 85.]. Le président Antonio Segni connaissait, semble-t-il, ce plan, qui devait se conclure par l'assassinat du premier ministre Aldo Moro, se retrouvant dans le collimateur parce qu'il n'avait pas été assez dur avec les communistes [Stuart Christie, Stefano Delle Chiaie : Portrait of a « Black » Terrorist (London, Refract Publishers, 1984), p. 24)].
La prise de pouvoir planifiée de longue date, connue plus tard sous le nom de Plan Solo, échoua en mars 1964, les principaux carabiniers impliqués restant dans leurs quartiers. Comme l'enquête qui s'ensuivit en venait à interroger Rocca sur la tentative de coup d'Etat, il se suicida, paraît-il, peut-être pour respecter le serment de silence fait à Gladio. Après que des officiels eurent établi que des secrets d'Etat étaient en cause, trois enquêtes s'enlisèrent et ne parvinrent pas à désigner les complices du coupable [Willems, op. cit., p. 85.].

4. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (La couverture secrète de l'OTAN)


LA COUVERTURE SECRETE DE L'OTAN

L'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord a fourni à Washington une couverture pour ses opérations de l'après-guerre en Italie. Une clause secrète de l'accord initial de l'OTAN exigeait, avant qu'une nation ne la rejoigne, qu'elle dût déjà avoir établi une autorité nationale de sécurité pour combattre le communisme au moyen de cadres de la nation clandestins. Cette clause « Stay Behind » se transforma en un comité secret mis en place à l'insistance des Etats-Unis auprès de l'Alliance Atlantique, le précurseur de l'OTAN. L'Organisation exigeait également de chacun de ses membres l'envoi de délégués aux réunions biannuelles sur le sujet [Jan Willems, Gladio (Bruxelles, dossier EPO, 1991), pp. 148-52 ; interview avec Lord Carrington, Newsweek, 21 avril 1986.].
L'autorité américaine se manifestait, en de telles occasions, sous la forme d'un flux continu de directives présidentielles transmises par le biais du Conseil National de Sécurité. En décembre 1950, le Conseil donna carte blanche à l'armée pour qu'elle fasse usage de la force d'une manière « appropriée », y compris si les communistes parvenaient simplement à « participer » au gouvernement par des moyens légaux, ou « menaçaient de prendre le contrôle », ou encore « si le gouvernement ne faisait plus la preuve de sa détermination à s'opposer aux menaces communistes, internes ou externes. » [Directive du Conseil de Sécurité Nationale 67/2, 29 décembre 1950.]
La CIA aida la police italienne à mettre en place des escadrons souvent composés de vétérans de la police secrète de Mussolini [R. Faenza et M. Fini, Gli Americani in Italia (Milan, Feltrinelli, 1976), p. 320]. Les escadrons recevaient un entraînement intensif en matière d'espionnage et de contre-espionnage, contre les communistes ou d'autres qui étaient perçus comme des ennemis du statu quo. Le plan consistant à faire usage de « moyens exceptionnels » avait été échafaudé par les services secrets français hautement militarisés, la Sûreté Nationale, qui s'était montrée si dure avec les communistes que certains d'entre eux s'étaient réfugiés dans d'autres pays [Ibid.].
L'agence de renseignement nouvellement constituée, le SIFAR [Servizio Informazioni Forze Armate (note du traducteur)], lança ses premières opérations en septembre 1949, sous la direction d'un agent secret américain, Carmel Offie, surnommé « le parrain » par les Italiens [Willems, op. cit., p. 78.]. Le ministre de l'intérieur, Mario Scelba, était à la tête de cette opération. A la même époque, Scelba dirigeait une répression brutale, assassinant des centaines d'ouvriers et de paysans qui avaient cherché à améliorer leur condition après la guerre [Roberto Giammanco, lettre à Edward Herman, 24 juin 1991.].

3. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (L'importance de Gladio)

L'IMPORTANCE DE GLADIO

Les Italiens avaient perçu de nombreux signes au cours des années montrant que les partis centristes (les démocrates-chrétiens et les socialistes) étaient favorisés et contrôlés jusqu'à un certain point par Washington. Mais c'est seulement quand le gouvernement italien l'admit officiellement en 1990 que la coalition au pouvoir commença à s'effondrer, prête à être réduite en morceaux deux ans plus tard par les scandales de corruption. L'ahurissante histoire de Gladio, qui continue à faire les gros titres en Europe, a tout juste était mentionnée aux Etats-Unis, où nombre de ses pages sombres restent secrètes.
En Italie, le programme avait été dirigé contre la menace que les communistes n'organisent une éventuelle insurrection ou ne parviennent à un partage du pouvoir à travers les urnes. Cependant, une insurrection était invraisemblable, puisque presque tous les postes dans la bureaucratie étaient occupés après la guerre par des anticommunistes convaincus, vétérans des forces de Mussolini, avec l'approbation des Alliés.
Pendant la guerre, la plupart des Américains se considéraient comme des héros qui avaient libéré l'Europe occidentale de la brutalité de ses dirigeants nazis et fascistes. Toutefois, il ne fallut pas longtemps après le débarquement américain sur le sol italien pour que les libérateurs ne soient souillés. Alors que certains agents de l'OSS [Office of Strategic Services, soit le Bureau des services stratégiques, une agence de renseignement du gouvernement des Etats-Unis (note du traducteur)] travaillaient avec les antifascistes pour aider à jeter les bases d'une démocratie italienne, nombre de ceux qui étaient encore plus haut dans l'échelle conspiraient avec les partisans de Mussolini ou avec l'ancien roi pour les en empêcher [Peter Tompkins, Mondo's Men, manuscrit inédit.].
La CIA nia toute relation avec Gladio, bien que nombre de services secrets européens eussent reconnu leur propre participation. Mais suffisamment d'informations ont émergé pour montrer que la CIA avait patronné et financé une grande part du terrorisme et des perturbations qui ont tourmenté l'Italie pendant près d'un demi-siècle. Entre autres choses, le gouvernement américain a :

  • noué des alliances secrètes avec la Mafia et des éléments d'extrême droite du Vatican pour empêcher la gauche de jouer quelque rôle que ce soit au gouvernement;


  • recruté l'ex-police de Mussolini dans des groupes paramilitaires secrètement financés et entraînés par la CIA, en apparence pour combattre les soviétiques, mais en vérité pour mener des attentats terroristes qui seraient reprochés à la gauche;


  • déployé la panoplie des tactiques de guerre psychologique, y compris en alimentant à coups de millions des caisses noires destinées à des partis politiques, des journalistes et d'autres relations influentes pour orienter les élections parlementaires aux détriments de la gauche;


  • créé un service secret et une structure de gouvernement parallèle liée à la CIA dont les « atouts » ont essayé plusieurs fois de renverser le gouvernement élu;


  • et a ciblé le premier ministre Aldo Moro, qui fut ensuite enlevé et assassiné dans des circonstances mystérieuses après avoir proposé de faire entrer les communistes au cabinet.



2. Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (Introduction)


En janvier, Silvio Berlusconi est apparu sur la turbulente scène politique italienne monté sur un cheval blanc. Les électeurs étaient revenus des vieux leaders centristes traînés dans la boue suite à des scandales de corruption massifs. Alors que des élections parlementaires cruciales devaient avoir lieu deux mois plus tard et qu'il était probable que la gauche parvinsse au pouvoir pour la première fois depuis la deuxième guerre mondiale [Les principaux acteurs du système politique italien depuis la fin de la deuxième guerre mondiale ont été les démocrates-chrétiens et les socialistes au centre, le Parti communiste italien à gauche, et une poignée de petits partis à droite. Aux élections de 1994, Forza Italia, créée par Berlusconi, s'est alliée aux néo-fascistes d'Alliance nationale et aux séparatistes de la Ligue du Nord pour vaincre la coalition conduite par le Parti communiste, rebaptisé Parti démocrate de gauche. On trouvait loin en troisième position les vestiges de la coalition centriste. Les élections de 1994 furent les premières au cours desquelles les Italiens purent voter pour une coalition.], l'homme d'affaires milliardaire entra en lice avec des candidats de droite qui n'avaient jamais exercé aucune charge. Aidé par l'écoeurement des électeurs et grâce au concours d'importantes sociétés dans les médias et l'industrie, la coalition conduite par Berlusconi l'emporta largement, évitant la victoire anticipée de la gauche. Ce triomphe hissa la droite, y compris les néofascistes, à de nouveaux sommets depuis la fin de la guerre [Voir, par exemple, Alan Cowell, « Italy's Neofascists Get 5 Cabinet Seats in New Government », New York Times, 11 mai 1994, pp. A1-A5.]. Toutefois, un véritable changement semblait improbable, car Berlusconi reproduisit la vieille politique sous des noms et avec des slogans nouveaux. Berlusconi lui-même était nourri par le système et devait une grande part de son succès à Bettino Craxi, un ex-premier ministre socialiste déféré devant les tribunaux pour corruption le jour qui suivit l'élection de mars. Il ne fallut pas longtemps pour que l'opération « mains propres » de la droite se fasse souffler la vedette par les bras tendus des saluts fascistes et par les vivats au Duce.
La rapide ascension de Berlusconi eut beau prendre la plupart des observateurs au dépourvu, la scène avait été dressée par presque 50 ans d'ingérence américaine dans la politique italienne. Au nom du combat contre le communisme, les Etats-Unis contribuèrent à alimenter un niveau d'agitation politique qui frôla parfois la guerre civile. Les agents américains et leur homologues italiens prirent le contrôle d'organismes politiques clés, réduisant à certains moments la démocratie italienne à n'être rien de plus qu'un terrain d'essai des tactiques agressives de la CIA et de la Maison Blanche. La campagne clandestine, connue sous le nom de Gladio (qui doit son nom à une épée romaine à double tranchant) fut reconnue officiellement pour la première fois en 1990, quand elle prit fin.

1. Gladio: la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne (présentation)


L'enquête du journaliste Arthur Rowse, Gladio : la guerre secrète des Etats-Unis pour subvertir la démocratie italienne, publiée en 1994, a fait date. Il s'agissait de la première description détaillée de Gladio, le réseau italien des stay-behind, la structure clandestine de l'OTAN, dans une publication américaine. Cet article de fond n'a jamais été traduit en français. Il nous semblait intéressant de combler cette lacune. Le point de vue de Rowse est celui du progressisme libéral américain. S'il comprend que Gladio a finalement détruit les partis du centre au lieu de les renforcer et renforcé ceux de la gauche au lieu de les détruire, il sous-estime son succès plus profond. La stratégie de la tension a permis, à travers le spectacle du terrorisme manipulé, d'extrême gauche ou d'extrême droite, de mettre un coup d'arrêt au lent glissement de l'Italie vers une révolution sociale, portée par le courant de tous ceux qui échappaient et s'opposaient à l'encadrement bureaucratique, syndical et politique. Toutefois, Rowse, qui possède une bonne connaissance des dessous inavouables de la politique étrangère américaine, a mis en lumière la dimension internationale des années de plomb en Italie, aspect généralement négligé par la critique sociale la plus avancée. Et quand certains auteurs ont évoqué cette dimension, ils se sont parfois égarés sur la fausse piste d'une fantasmatique manipulation de la politique italienne par les services secrets de divers régimes staliniens. Dès 1980, Gianfranco Sanguinetti avait réfuté ce leurre :

« [Certains] penseurs salariés, de Scalfari à Bocca, raisonnent (...) frauduleusement lorsque, tout en admettant comme je l'ai démontré que la stratégie des B.R. vise entre autres à empêcher l'arrivée du P.C.I. au pouvoir, ils font résulter ceci non pas de l'aversion que ce parti suscite dans certains secteurs du capitalisme italien et des services secrets, mais de l'aversion des staliniens soviétiques pour leurs homologues italiens. Nos penseurs à la petite semaine concluent donc que Moro a été enlevé avec l'appui du KGB et des services secrets tchécoslovaques. Les capitalistes italiens, les militaires et les agents du SISDE, du SISMI, du CESIS, de la DIGOS et de l'UCIGOS [Sigles de quelques services secrets officiels d'Italie], ainsi que Carter, seraient heureux de voir le P.C.I. au gouvernement en Italie, mais cela n'est malheureusement pas possible parce que les Russes et le KGB ne le veulent pas : quelle déveine ! Si derrière l'affaire Moro il y a le KGB, qui est donc derrière les couillonnades de Bocca et Scalfari ? Est-il possible qu'ils se soient hissés à de tels sommets par leurs seules forces ?

Quoi qu'il en soit, cette curieuse et stupide théorie, que l'intempestif Pertini [septième président de la République italienne de 1978 à 1985] s'est hâté de faire sienne après coup, sert clairement à rassurer la mauvaise conscience de tous ceux qui veulent croire que cet Etat, puisqu'il est en guerre avec le terrorisme, ne peut le diriger » (Du Terrorisme et de l'Etat).

D'aucuns continuent à soutenir cette « curieuse et stupide théorie » (développée par exemple dans Brigades rouges : L'histoire secrète des BR racontée par leur fondateur, ouvrage apportant par ailleurs d'intéressantes informations). Rowse, au contraire, montre comment le terrorisme manipulé résulte de l'aversion de certains secteurs du capitalisme italien et des services secrets italiens et américains, et plus encore, comment les Etats-Unis et l'Italie ont agi de concert dès la fin de l'après-guerre, pour conjurer un péril rouge obsessionnel. De ce point de vue, les années de plomb sont l'aboutissement d'un long processus contre-insurrectionnel mis en oeuvre avec une constance machiavélique.

[Pour des facilités de lecture, nous diviserons cette enquête en quinze parties. Remerciements à NOT BORED! qui nous a transmis la version originale de l'article de Rowse complète de ses notes.]

mercredi 16 décembre 2009

Les souvenirs au-dessous de tout


Le très sérieux Nouvel Observateur, sous la plume de Ludovic de Foucaud, évoquait hier la vente aux enchères des lettres de Guy Debord à Jean-François Martos.
L'article réserve en peu de lignes quelques perles.
M. de Foucaud ne comprend manifestement pas l'humour. Il écrit sérieusement que Guy Debord a vraiment cru « déceler dans un article du “Figaro” qui parle d'un village gitan en Andalousie du nom de Martos - le même que celui de son ami - une attaque contre ce dernier : “Hasard ou tentative calomniatrice de nos ennemis ? On aura tout vu. (...) MARTOS EST DEVENU ALORS LE SYMBOLE NEGATIF. ” »
Mais il y a mieux. On croyait savoir que c'était la veuve de Guy Debord, Alice Debord, qui avait fait un procès à Jean-François Martos pour la publication de sa Correspondance avec Guy Debord. L'étourdi M. de Foucaud pense plutôt qu'il s'agissait de « la fille de l'écrivain », un secret aussi bien gardé jusque-là que Mazarine en son temps. Allez-y voir vous-même, si vous ne voulez pas me croire.

Nota bene: peu après la publication de notre billet, Alice Debord est mystérieusement redevenue Alice Becker-Ho, « la veuve de l'écrivain », dans l'article de M. de Foucaud.
Ci-dessous la version originale de l'article.
Guy Debord aux enchères
Des lettres, mais aussi des photos érotiques détournées
Artcurial organise le 16 décembre à l’hôtel Marcel-Dassault, une vente aux enchères qui comportera la correspondance de Guy Debord avec l’historien Jean-François Martos, auteur de l’Histoire de l’Internationale situationniste.
Il s’agit d’une cinquantaine d’envois, de 1981 à 1990, après sa rupture avec le milieu situationniste parisien sur lequel il déverse sa bile. Ces lettres témoignent de la vigilance constante de Debord pour les situations politiques en Italie, en Espagne ou en Pologne et montrent l’attention quasi obsessionnelle qu’il porte aux critiques ; il croit même déceler dans un article du Figaro qui parle d’un village gitan en Andalousie du nom de Martos — le même que celui de son ami — une attaque contre ce dernier : «Hasard ou tentative calomniatrice de nos ennemis ? On aura tout vu. (…) MARTOS EST DEVENU ALORS LE SYMBOLE NÉGATIF.»
Cette correspondance est répartie en quatre ensembles chronologiques et variés estimés entre 14 et 18'000 euros, composés de lettres, manuscrites ou tapuscrites, cartons bristol, cartes postales, et coupures de presse annotées (lots 285 à 289). Il avoue d’ailleurs à «Jeff», qu’il préfère taper à la machine : «Excuse mon écriture de malade mental, très manifestement : je n’ai pas ici de machine à écrire, et on boit de bien bonnes choses.»
Jean-François Martos avait déjà publié ces lettres, avant qu’elles ne soient retirées des librairies par la fille de l’écrivain, Alice Debord. Cette vente interviendra presque un an jour pour jour après que le ministère de la Culture alors dirigé par Christine Albanel ne fasse classer les archives de l’agitateur «trésor national», en réponse à la convoitise de l’Université américaine de Yale.
Outre les lettres, la vente comportera aussi des documents sur le situationnisme (lots 374 à 385), avec notamment cette couverture muette en papier verré brun destiné à abîmer les autres livres de la bibliothèque où il est rangé, et des photos érotiques détournées, dont celle-ci, de 1964, qu’on aime beaucoup.
(Ludovic de Foucaud, Le Nouvel Observateur, 15 décembre).

lundi 14 décembre 2009

Précision à l'usage des pétitionnaires




Diverses personnes, qu'elles soient agitées ou pas d'une frénésie activiste, nous adressent leurs pétitions. C'est en pure perte. Nous ne signons jamais de pétition. Cette forme de protestation par procuration est appelée à rester virtuelle. De mémoire d'électeur, aucun Etat n'a plié devant des pétitionnaires. Rappelons cette évidence : ce n'est pas le cyberactivisme des lobbyistes pétitionnaires qui a mis un frein à la culture des OGM en France mais les fauchages.

Aussi, à propos de chacune des nuisances ou des iniquités que dénoncent ces pétitions, souvenons-nous du cri de guerre des luddites :

« Enoch les a faites, Enoch les brisera. »

Qu'on se le dise!

jeudi 10 décembre 2009

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que fortuite




[SUR L'ARRESTATION DE FÉLIX FÉNÉON]
[Entretien avec un journaliste du « Soir »]
Il était intéressant de connaître l'impression produite par l'arrestation de M. Fénéon, dans le milieu littéraire où il est plus particulièrement connu. Nous nous sommes rendus dans ce but :

CHEZ M. MALLARMÉ

Je suis très surpris, je vous assure, de la nouvelle que vous m'apprenez. J'avais beaucoup connu jadis M. Fénéon, du temps où existait la Revue indépendante, et je le voyais encore assez fréquemment.
M. Fénéon est un jeune littérateur des plus distingués, critique d'art des plus remarquables, et un passionné de la peinture moderne.
Nous le connaissions tous comme ayant une acuité assez vive dans ses jugements, et, sans doute, pouvait-il porter ce même esprit d'indépendance dans toutes les branches de la littérature. Mais rien dans ses conversations et ses manières d'être ne pouvait faire soupçonner chez lui des tendances à la propagande par le fait.
Je ne puis m'empêcher de croire sincèrement à une méprise et je me refuse d'accepter le bien-fondé de semblables accusations, jusqu'à preuve matérielle du contraire.
On parle, dites-vous, de détonateurs. Certes, il n'y avait pas, pour Fénéon, de meilleurs détonateurs que ses articles. Et je ne pense pas qu'on puisse se servir d'arme plus efficace que la littérature.
M. Fénéon était un parfait gentleman, d'une correction presque guindée, mais très franc à la poignée de main, et que pour mon compte j'estimais beaucoup.
Voyez-vous, il aura été victime de cet entraînement du moment qui nous porte à dénaturer les faits les moins répréhensibles.
(Le Soir, 27 avril 1894)


DEPOSITION EN FAVEUR DE FÉLIX FÉNÉON [Par Stéphane Mallarmé, le 8 août 1894]

Je connais Félix Fénéon. Il est aimé de tous. Je lui ai voué de la sympathie parce que c'est un homme doux et droit et un esprit très fin. Nous nous rencontrâmes, chez moi, les soirs, où je réunis des amis, pour causer. Je n'ai jamais entendu, ni aucun de mes hôtes, Fénéon traiter un sujet étranger à l'art. Je le sais supérieur à l'emploi de quoi que ce soit autre que la littérature, pour exprimer sa pensée.
Je suis venu au devant d'une citation, moins encore à cause de mon goût, qui est très vif, pour lui que dans un intérêt de vérité.
J'ai été victime moi-même de cet état d'esprit lorsque, à la suite des quêtes faites à domicile pour des soupes conférences, M. Clément [Jacques-Julien Clément (1836-1997), commissaire de police et chef des opérations antiterroristes] est venu enquêter chez moi.
Je crois, en résumé, que l'arrestation de Félix Fénéon est une erreur sur laquelle on ne tardera pas à revenir.
Telle est l'impression du chef reconnu de la jeune littérature.

vendredi 4 décembre 2009

Le salaire de la peur




« L'agenda politique, judiciaire et peut-être le sort du président du conseil italien, Silvio Berlusconi, sont suspendus à la date du vendredi 4 décembre. Ce jour-là, la cour d'appel de Palerme, transférée pour des raisons de sécurité, depuis la Sicile, dans le tribunal bunker de Turin (Piémont), entendra le témoignage du mafieux repenti Gaspare Spatuzza, dans le cadre du procès en appel du sénateur Marcello Dell'Utri. Ce dernier, collaborateur historique de M. Berlusconi, a été condamné en décembre 2004 à neuf ans de prison pour association mafieuse en première instance. Gaspare Spatuzza, homme de main des frères Graviano à Palerme, soutient que MM. Dell'Utri et Berlusconi auraient été les interlocuteurs politiques de Cosa Nostra lors de la campagne d'attentats de 1993 dont il fut l'un des artificiers : le 14 mai 1993 à Rome (aucune victime), le 27 mai à Florence (5 morts, 48 blessés) et le 27 juillet à Milan (5 morts) et Rome (quelques blessés). Selon le repenti, les deux hommes souhaitaient créer un chaos propice à l'arrivée au pouvoir de Forza Italia, le parti qu'ils s'apprêtaient à créer, en échange de quoi la Mafia escomptait une politique plus clémente à son égard.


Après l'attentat raté du 31 octobre visant le stade olympique de Rome, Gaspare Spatuzza a témoigné que son chef, Giuseppe Graviano, lui aurait dit : “Tout est bien arrangé avec les politiques, nous avons obtenu tout ce que nous voulions.” “Il m'a confirmé le nom de Berlusconi, ajoute Spatuzza dans le procès-verbal de son interrogatoire paru dans la presse. Puis il m'a également parlé d'un compatriote sicilien et m'a indiqué le nom de Dell'Utri.” Ces aveux ont été qualifiés de “bombe atomique” par le président de l'Assemblée nationale, Gianfranco Fini.
(...) »


(Le Monde, 4 décembre 2009)

jeudi 3 décembre 2009

Vente à la criée du lot 383


« Pour le pro-situ comme pour le cadre, le présent et l'avenir ne sont occupés que par la consommation devenue révolutionnaire : ici, il s'agit surtout de la révolution des marchandises, de la reconnaissance d'une incessante série de putschs par lesquels se remplacent les marchandises devenues prestigieuses et leurs exigences ; là, il s'agit principalement de la prestigieuse marchandise de la révolution elle-même. »
(Internationale situationniste, La Véritable Scission dans l'Internationale)
Lot 383
Mai 68 Tracts et documents
- C'EST PAS FINI ! Tract. 1 f. A4 tap., 8.6.1968. - POUR L'ORGANISATION CONSEILLISTE, n° 2. Bulletin révolutionnaire de liaison. Etroit in-8, agr. Dir. : Jean-Louis Rançon. / - 4 p. PLANCHES BANDES-DESSINEES DETOURNEES (Guy Debord, Raoul Vaneigem, Les travailleurs en grève, tract du Comité Enragés du 30 mai 1968). / - 4 IMAGES DETOURNEES (Le Christ de Mantegna, James Bond, Femme nue allongée, Femme nue masquée). 4 f. A4. / - QUE PEUT LE MOUVEMENT REVOLUTIONNAIRE MAINTENANT ? Tract. 17,5 x 24,5 cm. / - Lettre du Conseil National du Patronat Français, signé P. Huvelin, 7 mai 1968. 1 L.tap. 4A. / - LIBERTE DE PAROLE. Tracts, texte, papier à en-tête, affiche-programme, etc. SOLEIL NOIR, f. publicitaire. / - COMITE, n° 1 (oct. 1968). Comité d'action étudiants-écrivains au service du Mouvement. In-4, agr. Dir. : Jacques Bellefroid. / - BREAD AND PUPPET. Programme in-4, agr.
Estimation 400 - 500 €

Vente à la criée du lot 287

« Je ne pensais pas non plus que nous étions là pour réussir de bonnes affaires; je doutais même fort de leur agrément. »

Lot 287
Guy Debord Correspondance avec Martos, 1985-1987
L'Histoire de l'Internationale Situationniste. Tchernobyl commencement de la fin de l'Empire Soviétique. Le Nouveau Monde... La polémique contre l'Encyclopédie des Nuisances. Où il est question de Bernard Tapie, de Bertrand Delcour, du mouvement lycéen de 1986, des Commentaires sur la société du spectacle. "TOUS CES MORPIONS ONT BESOIN DE S'ACCROCHER AU PLUS MEDIATIQUE, DANS L'ESPOIR D'EN TIRER UN REFLET." - L.T.S., 14 sept. 1985, 1 p. Annonce la parution de l'Histoire de L'I.S. pour le printemps prochain. [En fait l'édition sera effective en janvier 1989 chez Gérard Lebovici] Lui fait part de conseils : "Ton affaire n'est évidemment pas d'écrire ma biographie. Ainsi tu ne dois pas considérer mes oeuvrettes personnelles (cinéma, ou autres)... il s'agit tout simplement de dire ce que les situs ont fait... le point de vue central n'est pas de considérer en quoi ils ont été plus extrémiste que les autres, mais en quoi ils ont été les plus modernes (au sens vrai, c'est à dire justement révolutionnaire)..." - L.T.S., 2 mai 1986, 1 p. avec post-it correctif de G.D. Ne veut en aucun cas parler sur le manuscrit de Martos : "Ce serait risqué d'intervenir d'une certaine manière dans ton choix qui ne doit jusqu'au bout être influencé par aucune considération extérieure". En parlant de "l'immonde" Gayraud qui gravite autour de Floriana et des Editions Lebovici : "La haine de ces larves t'honore" Termine sur le nucléaire : "L'industrie nucléaire commence à tenir ses promesses. Je prévois donc que le spectacle va en parler de moins en moins : le seuil dangereux sera révisé en forte hausse. On nie déjà que la destruction d'une centrale tue plus de gens que les affrontements de la rue Gay-Lussac..." - Carte postale, 30 août 1986, vue des Gorges de l'Allier et du Nouveau Monde [souligné par Debord] - Coupure du Figaro, 4 sept. 1986, avec annotation manuscrite de Debord "hasard ou tentative de désinformation calomniatrice de nos ennemis? on a tout vu."Le titre de l'article : Espagne : le malaise des gitans. Il a souligné plusieurs fois le nom du village andalou Martos. "MARTOS EST DEVENU ALORS LE SYMBOLE NEGATIF..." - L.T.S., 15 sept. 1986, avec nbr. corr. ms. 1 p., enveloppe cons. et annotée. Il trouve très bien qu'il y ait un livre sur TCHERNOBYL. "Le désastre est lui-même loin d'être arrivé à son terme... ne peut-on pas espérer que la prochaine révolution russe trouvera un de ses prodromes dans cette effroyable démonstration de la compétence du tyran? Enfin la Pologne serait vengée... - L.A.S. du 13 oct. 1986. 1 page R. "Mais ne serait-ce pas plus inquiétant de plaire à un stalinien ?" à propos du livre d'Atlas paru en octobre 86. "Je t'envoie un petit livre vieux d'un siècle, qui montre que l'extrême connerie a su exister avant la mode contre l' I.S. C'est le même esprit méthodique." (Il s'agit de : La France conservatrice et honnête... par A. de Tayac). Sur Tchernobyl."... Il est grandement rassurant de constater que les enfants gardent toute leur bonne humeur ; et que donc Vaneigem se trouve enchanté de voir enfin s'achever la détestable survie !". Sur "l'imbécile" B. Delcour : "Classe cet insistant taré dans tes archives." - L.T.S. 5 nov. 1986. 1 p. "Atlas va être un fou encore plus gênant que Voyer. ... c'est très injuste de reprocher à Tapie de s'inspirer de moi (Atlas le fait avec la double malveillance de l'amalgame, contre moi et contre Tapie)... Qu'il soit, lui, assassiné "en direct" je lui accorderais de bon cœur cette dernière volonté, si c'est la sienne." Sur Delcour : "le quadrillage commence peut-être à se resserrer autour de son obscène personne" - L.T.S. : 19 déc.1986, 1 p. "Il a été bien soudain, le reflux de ce charmant mouvement des lycéens" En tous cas, personne ne doutait qu'Action Directe reprendrait du service en la circonstance; et n'a pas déçu ses chefs." Sur l'évolution "de la fameuse société spectaculaire... un néo-stalinisme plus parfait que le premier. Le travail de la critique révolutionnaire n'est assurément pas d'amener les gens a croire que la révolution deviendrait impossible !" - L.T.S., 30 janv. 1987, 1 p. - Carte postale, 28 mars 1987, ms. Vue de Barcelone, Rambla Cataluña. - Carte postale, 8 avril 1987, Lauren Bacall & Bogart, ms. "... pas de doute ce Fargette sempruniste veut démontrer que le temps des Nuisances, depuis qu'il a trouvé de tels Encyclopédistes, vaut mieux que les illusions de 68 ! Depuis Barcelone en 1981, je comprends que c'est mon ombre qui est dénoncée chaque fois que quelqu'un se plaint de ton rôle néfaste." Joint : Copie faite par G. Debord de sa lettre à J.-P. Baudet du 8 avr. 1987, annotée " copie pour Jeff " - Carte postale, 4 mai 1987. - Carte postale, 26 juin 1987. Louise Brooks. - Carte postale de l'I.S., 11 juill. 1987. "LES AVENTURES DE LA DIALECTIQUE" Détournement d'une Bd. américaine. "Cher Jeff, les phrases que tu cites sont accablantes pour les Nuisants ! Avec ces phrases et la lettre que J.P.[Baudet] m'a écrite le 3 juillet, il me semble qu'il serait beau d'achever le nuisible blessé, publiquement. L'occasion ne reviendra pas si belle avant longtemps."




Estimation 14 000 - 18 000 €




lundi 30 novembre 2009

Le Temps du sida


Selon le Rapport sur l’épidémie mondiale de sida 2008, quelque 25 millions de personnes sont mortes du sida depuis le début de l'épidémie, dont 2 millions en 2007 (vingt bombes d'Hiroshima). 33 millions de personnes vivantes étaient infectées en 2007. Leur nombre global a régulièrement augmenté, car de nouvelles infections se produisent chaque année et continuent à surpasser le nombre de décès dus au sida. L’Afrique australe est encore la région la plus touchée par le sida : 35% des infections et 36% des décès dus au sida en 2007 s'y sont produits .

Dans l’ensemble, l’Afrique subsaharienne abrite 67% de toutes les personnes contaminées. Dans sept pays d’Afrique australe (Afrique du Sud, Botswana, Lesotho, Namibie, Swaziland, Zambie et Zimbabwe), plus de 15% des adultes sont séropositifs.

En Asie, on estime à 5 millions le nombre de séropositifs en 2007, chiffre qui comprend les 380 000 personnes nouvellement infectées cette année-là. Quelque 380 000 personnes sont décédées de maladies liées au sida. Les épidémies en Indonésie, au Pakistan et au Viet Nam sont en croissance rapide. Au Viet Nam, le nombre de personnes infectées a plus que doublé entre 2000 et 2005. Les nouvelles infections sont également en augmentation régulière dans des pays très peuplés comme le Bangladesh et la Chine.

Le nombre d'individus infectés en Europe orientale et en Asie centrale a atteint 1,5 million en 2007 ; près de 90% des personnes infectées vivent soit en Fédération de Russie (69%) soit en Ukraine (29%). 110 000 personnes dans cette région ont été infectées en 2007, alors que 58 000 environ mouraient du sida. L’épidémie en Fédération de Russie (déjà la plus importante de la région) poursuit sa croissance. En Ukraine, le nombre de nouveaux diagnostics annuels de séropositivité a plus que doublé depuis 2001. Les chiffres annuels des nouveaux diagnostics notifiés sont également en hausse en Azerbaïdjan, en Géorgie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, en Ouzbékistan (qui connaît maintenant l’épidémie la plus forte d’Asie centrale), en Moldavie, et au Tadjikistan.

En Amérique du Nord, le nombre de personnes vivantes infectées est en augmentation. En Europe occidentale, les nouveaux diagnostics de séropositivité sont en hausse, tout comme le total des personnes vivantes infectées.

Les jeunes entre 15 et 24 ans représentent environ 45% des nouvelles infections à l’échelle mondiale. 370 000 enfants de moins de 15 ans ont été infectés en 2007. Le nombre d’enfants de moins de 15 ans vivants contaminés est passé de 1,6 million en 2001 à 2 millions en 2007. Près de 90% d’entre eux vivent en Afrique subsaharienne.

Les mesures préventives et l'accès accru à la trithérapie ont permis de ralentir l'épidémie mondiale de sida, en aucun cas de l'éradiquer ou de guérir les malades. « Les mesures préventives proposées visent exclusivement à empêcher tout contact avec le H.I.V., et en aucune manière à réduire les effets immunodépresseurs de la malnutrition, de la pollution, du délabrement psychosomatique occasionné par la vie moderne, causes réelles de la récente flambée épidémique (...) Dans de telles conditions, on peut être assuré que seul un bouleversement considérable de ce système pourra réduire les cofacteurs de l'épidémie de sida. Bouleversement tel qu'il ne s'agit de rien de moins que d'un effondrement complet de notre actuelle civilisation. » (Michel Bounan, Préface à la nouvelle édition du Temps du sida)

dimanche 29 novembre 2009

15. Marco Biagi


Pourquoi l'escorte de Biagi a-t-elle révoquée malgré les constantes menaces reçues et un rapport des services secrets, publié par Panorama, qui l'a identifié comme un objectif clair des BR ? Comment l'e-mail revendiquant l'assassinat a-t-il été retrouvé ?

« Je ne voudrais pas vous soyez contraints de me consacrer une salle, comme Massimo D'Antona ». Cette blague, Marco Biagi, 52 ans, l'a adressée au ministre du travail Roberto Maroni et à son sous-secrétaire Maurizio Sacconi.
Quelques jours plus tard, le 19 mars 2002, il a été tué par les Brigades Rouges, à Bologne, en rentrant de l'Université de Modène où il enseignait le droit du travail. Il se préparait à ouvrir la porte et à rejoindre sa femme et ses deux fils.
Lui aussi, comme D'Antona, était consultant auprès du ministre du travail dans le gouvernement Berlusconi, comme précédemment il l'avait été auprès d'Enrico Letta et de Tiziano Treu, ministres de gouvernements de centre gauche. Il était impliqué dans la définition des modifications de l'article 18 du code du travail.
En août 2000, Enzo Bianco, alors ministre de l'intérieur, établit une directive pour protéger les cibles potentiellement à risque. Une escorte a été assignée au professeur Marco Biagi suite à la découverte de tracts comportant des menaces contre lui.
Cependant, l'escorte a été révoquée par les comités provinciaux pour l'ordre et la sécurité publique de Rome, Milan, Bologne et Modène entre juin et octobre 2001, ces derniers ayant « estimé que la protection n'était plus nécessaire », par suite aussi de la directive du 15 septembre du ministre de l'intérieur Scajola, qui avait réduit les escortes de 30% en raison des nouvelles exigences des forces de l'ordre causées par les attaques terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis.
Au début de mars 2002, dans un rapport des services secrets au Parlement, publié par l'hebdomadaire Panorama, il est dit que risquaient d'être victimes d'attentats terroristes « les personnalités engagées dans des réformes économiques et sociales du marché du travail, en particulier, celles qui ont des rôles clés de techniciens et de consultants, en tête des cibles potentielles des BR figurent le ministre Maroni et ses plus proches collaborateurs qui travaillent dans l'ombre. »
En dépit de cet avertissement supplémentaire, des menaces reçues directement et des craintes pour lui et sa famille avouées à ses amis et collaborateurs du ministère, Marco Biagi ne bénéficie pas de la protection des forces de l'ordre.
Le 10 mars 2009, sept ans après la mort de son mari, dans la salle du conseil municipal de San Lazzaro di Savena, Marina Orlandi s'est rappelée la veille de l'assassinat. « Ce soir là, Marco m'a dit son inquiétude et son amertume du fait qu'il n'avait plus de protection. Pourtant, dit-il, je traite des questions cruciales. Je l'ai encouragé à aller de l'avant. Le lendemain, mon mari ne réussira pas à monter les escaliers. »
La famille a refusé les funérailles d'Etat décidées par le gouvernement Berlusconi.
Quatre jours après son assassinat, une escorte a été accordée aux quatre autres spécialistes qui, avec le professeur Marco Biagi, ont élaboré et produit le « Livre blanc sur le marché du travail » et au sous-secrétaire qui les coordonnait.
Le 28 juin, Repubblica a publié 5 emails datant de juillet-septembre 2001, parvenus sur une disquette à la revue bolognaise Zero in condotta, dans lesquels Biagi demandait le rétablissement de son escorte au président de la Chambre Pier Ferdinando Casini, au ministre du travail Roberto Maroni, au sous-secrétaire au travail Maurizio Sacconi, au préfet de Bologne, au directeur général de la Cofindustria Stefano Parisi.
Le 29 juin, le ministre de l'intérieur Scajola a défini le professeur Biagi comme « un casse couilles qui ne pensait qu'au renouvellement du contrat de conseiller. » Voir à ce propos l'article du Corriere della Sera. Au-delà de l'inadéquation morale absolue d'une telle déclaration, Scajola faisait référence à un fait objectif. En effet, le spécialiste du droit du travail se plaignait régulièrement des menaces téléphoniques qu'il avait reçues, et de là venaient nombre de ses préoccupations. Lorsqu'on a examiné l'attribution d'une escorte à Biagi, ses relevés de téléphone ont été vérifiés et tous les appels entrants venaient de la famille du juriste ou provenaient du ministère du travail. Scajola a pensé que Biagi avait inventé ces menaces. Au lieu de cela, il est probable que quelqu'un l'a menacé de l'intérieur du ministère.
A cet égard, l'histoire de Michele Landi, un consultant en informatique qui a également travaillé pour les services militaires de sécurité, et qu'on a trouvé mort dans sa maison aux portes de Rome à Guidonia Montecelio le 4 avril 2002, reste obscure.
Landi, en tant que technicien au service de la défense, avait joué un rôle déterminant pour disculper Alessandro Geri de l'accusation faisant de lui l'auteur de l'appel téléphonique des Brigades rouges, à l'époque de l'assassinat de Massimo D'Antona.
Landi pourrait avoir été tué parce qu'il était très proche, même inconsciemment, de la résolution de certains mystères entourant l'assassinat de Biagi : à partir d'une trace informatique, il avait localisé l'ordinateur d'où avait été envoyée la revendication de l'initiative brigadiste.
Dans une interview au micro de Radio 24, le consultant en informatique a expliqué les techniques utilisées pour retrouver l'expéditeur de l'e-mail dans lequel les BR avaient revendiqué la responsabilité de l'assassinat du professeur d'économie. Il fit comprendre qu'il avait parfaitement compris le chemin suivi par ce message électronique à partir de l'adresse H3290642270@inwind.it.
Voici l'intégralité de l'interview :

- Dr. Landi, ce premier travail de reconstitution du parcours informatique du document informatisé de revendication de l'assassinat de Biagi a été remis aux magistrats de Bologne.
- Le travail n'a pas été effectué par la brigade financière. Il a été fait par la police.
- Alors, quel a été votre rôle ?
- Informel. Je me suis toujours occupé des questions de sécurité. J'ai également suivi les activités de groupes. Mais dans ce cas je n'en ai jamais été chargé officiellement. J'ai participé officieusement à la recherche d'informations sur le chemin parcouru par ce mail. Je suis un civil, je travaille avec eux. Mais je le répète : je n'ai pas de rôle officiel dans la présente enquête.
- Avez-vous trouvé des erreurs, des détails, des traces qui peuvent laisser espérer l'identification des expéditeurs de cette revendication ?
- Je dirais que oui, parce qu'un signe a été émis et il semble assez incomparable. Dans ce cas, il s'agit du fameux numéro IP. Nous sommes remontés jusqu'à un accès de type téléphonique à partir duquel on peut trouver le numéro de téléphone de l'appelant.
- Ce travail permet de localiser le serveur à partir duquel le courrier a été envoyé ?
- Oui, exactement. C'est un numéro d'accès à Rome, de la société Wind. Un fournisseur d'accès Internet. Wind a une société au sein du groupe appelé InWind qui est un fournisseur d'accès Internet, même aux utilisateurs de téléphones portables. Dans ce cas, j'ai vu qu'il correspondait à un numéro d'accès direct à Rome. Donc, on a pu téléphoner ou avec un téléphone portable ou avec un téléphone fixe ou même avec un abonnement télécom.
- Et normalement cela peut être fait par un fournisseur d'accès à Internet ?
- Oui, bien sûr.
- De là, vous pouvez localiser exactement d'où l'appel a été passé ?
- Chaque fois que vous vous connectez à un fournisseur de services Internet, ce fournisseur est tenu d'enregistrer simultanément le numéro de téléphone de l'appelant. Chaque appel d'un portable ou d'un fixe est accompagné d'un numéro d'identification de l'appelant qui est associée à l'heure, au numéro de l'appelant et au synonyme du numéro IP. Je vois où a été produit cet accès, j'appelle le fournisseur et je lui demande de me dire à quel numéro de téléphone il est associé. Evidemment, il me faut une requête du juge qui suit l'enquête. Avec l'autorisation, le fournisseur est tenu de divulguer les informations nécessaires. Avec le numéro de l'appelant, on a plus ou moins la solution.
- Vous êtes en train de me dire que vous avez le bon numéro de téléphone ?
- Pas moi directement. Dans ce cas, je pense que c'est la police qui a eu l'autorisation du magistrat. Ce que j'ai pu voir de manière informelle, c'était le numéro IP. Ensuite, de fait, ce sont des hommes de la police judiciaire qui sont allés vérifier physiquement le numéro IP.
- La Digos de Bologne.
- Même si je pense que l'enquête est partie de Rome. Nous ne connaissons que les rumeurs et les nouvelles dans la presse.
- Et que disent les rumeurs ?
- Le mail ne provient pas d'un café Internet. Cela a été amplement établi. A partir de l'adresse IP, j'ai immédiatement compris que ce n'était pas un serveur de café. Puisque nous parlons d'un appel venu de Rome, dans une zone qui peut se trouver entre le secteur de Prati et la Balduina. Je crois que l'appel a été effectué à partir d'un téléphone portable. Les organes de la police judiciaire ont découvert que le numéro IP correspondait à un téléphone portable, ils ont alors appelé le fournisseur - qui peut être Wind, mais aussi un autre - et ils ont demandé à connaître le portable, l'heure, le portable occupé. Les portables, en particulier en ville, ont un rayon d'action plutôt limité. Je suppose. D'après les information que j'ai reçues.
- Il y a d'autres indices.
- La seule chose certaine, c'est ce mail et le chemin qu'il a suivi.
- Il s'agit du deuxième cas d'une revendication faite par e-mail.
- Elle a été envoyée une fois à partir d'un serveur de café. Des analogies ? Techniques, telles que le mode d'expédition, je dirais que non. Il y en a probablement dans la typologie. Mais je crois que la matrice est presque la même. Et probablement la main est exactement la même. Il y a un élément, qu'à l'heure actuelle on ne peut pas dire, qui est très similaire dans les deux cas. Lié naturellement à Internet. A la typologie. Dans la façon dont les messages ont été envoyés. C'est une analogie subtile. Les informations recueillies ces jours-ci ne sont pas décisives, mais croisées avec d'autres enquêtes... Bien sûr, elles le sont. Par exemple, le téléphone portable utilisé aura une carte d'abonnement rechargeable achetée certainement sous une fausse identité. Mais le téléphone portable a également un numéro de série qui a une histoire. Peut-être que ce téléphone a parfois été utilisé avec d'autres cartes. Ou acheté d'occasion. Parce que ces historiques de données sont conservés même de nombreuses années après, les fameuses recherches croisées sur les bases de données ou d'après les informations existantes, on peut être conduit à limiter l'enquête avec plus de précision sur un profil d'appel. En croisant les filons d'enquête de type technologique avec les activités traditionnelles, on arrive à identifier sinon l'individu, du moins un petit cercle de suspects.
- Et c'est le cas ?
- C'est absolument le cas.

Quelques jours après l'interview, il sera retrouvé mort à son domicile. Landi était rentré chez lui à quatre heures du matin après avoir passé une soirée avec des amis dans une boîte près de l'Eur. Quelques heures après, les carabiniers ont pénétré dans sa maison et l'ont retrouvé pendu dans le salon. La porte fermée, les lumières allumées, la fenêtre ouverte. Landi portait au cou une corde de trente mètres attachée à l'échelle.
Trois détails ne sont pas convaincants : le noeud serrait le cou en sens contraire du nœud sur le devant sous le menton, la déchirure violente de la corde ne s'arrête qu'à 60 centimètres, Landi a un genou posé sur le dos d'un divan et l'autre jambe touche le sol.
Le site de Landa, où d'importants documents avaient été stockés sous forme cryptée et protégés par un mot de passe, a subi sept jours après la découverte de son cadavre une attaque par des hackers et ces documents n'ont jamais été retrouvés.

Traduit de l'italien par Jules Bonnot de la Bande.