jeudi 10 décembre 2009

Toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ne saurait être que fortuite




[SUR L'ARRESTATION DE FÉLIX FÉNÉON]
[Entretien avec un journaliste du « Soir »]



Il était intéressant de connaître l'impression produite par l'arrestation de M. Fénéon, dans le milieu littéraire où il est plus particulièrement connu. Nous nous sommes rendus dans ce but :




CHEZ M. MALLARMÉ


Je suis très surpris, je vous assure, de la nouvelle que vous m'apprenez. J'avais beaucoup connu jadis M. Fénéon, du temps où existait la Revue indépendante, et je le voyais encore assez fréquemment.
M. Fénéon est un jeune littérateur des plus distingués, critique d'art des plus remarquables, et un passionné de la peinture moderne.
Nous le connaissions tous comme ayant une acuité assez vive dans ses jugements, et, sans doute, pouvait-il porter ce même esprit d'indépendance dans toutes les branches de la littérature. Mais rien dans ses conversations et ses manières d'être ne pouvait faire soupçonner chez lui des tendances à la propagande par le fait.
Je ne puis m'empêcher de croire sincèrement à une méprise et je me refuse d'accepter le bien-fondé de semblables accusations, jusqu'à preuve matérielle du contraire.
On parle, dites-vous, de détonateurs. Certes, il n'y avait pas, pour Fénéon, de meilleurs détonateurs que ses articles. Et je ne pense pas qu'on puisse se servir d'arme plus efficace que la littérature.
M. Fénéon était un parfait gentleman, d'une correction presque guindée, mais très franc à la poignée de main, et que pour mon compte j'estimais beaucoup.
Voyez-vous, il aura été victime de cet entraînement du moment qui nous porte à dénaturer les faits les moins répréhensibles.

(Le Soir, 27 avril 1894)



DEPOSITION EN FAVEUR DE FÉLIX FÉNÉON [Par Stéphane Mallarmé, le 8 août 1894]

Je connais Félix Fénéon. Il est aimé de tous. Je lui ai voué de la sympathie parce que c'est un homme doux et droit et un esprit très fin. Nous nous rencontrâmes, chez moi, les soirs, où je réunis des amis, pour causer. Je n'ai jamais entendu, ni aucun de mes hôtes, Fénéon traiter un sujet étranger à l'art. Je le sais supérieur à l'emploi de quoi que ce soit autre que la littérature, pour exprimer sa pensée.
Je suis venu au devant d'une citation, moins encore à cause de mon goût, qui est très vif, pour lui que dans un intérêt de vérité.
J'ai été victime moi-même de cet état d'esprit lorsque, à la suite des quêtes faites à domicile pour des soupes conférences, M. Clément [Jacques-Julien Clément (1836-1997), commissaire de police et chef des opérations antiterroristes] est venu enquêter chez moi.
Je crois, en résumé, que l'arrestation de Félix Fénéon est une erreur sur laquelle on ne tardera pas à revenir.
Telle est l'impression du chef reconnu de la jeune littérature.








vendredi 4 décembre 2009

Le salaire de la peur


« L'agenda politique, judiciaire et peut-être le sort du président du conseil italien, Silvio Berlusconi, sont suspendus à la date du vendredi 4 décembre. Ce jour-là, la cour d'appel de Palerme, transférée pour des raisons de sécurité, depuis la Sicile, dans le tribunal bunker de Turin (Piémont), entendra le témoignage du mafieux repenti Gaspare Spatuzza, dans le cadre du procès en appel du sénateur Marcello Dell'Utri. Ce dernier, collaborateur historique de M. Berlusconi, a été condamné en décembre 2004 à neuf ans de prison pour association mafieuse en première instance. Gaspare Spatuzza, homme de main des frères Graviano à Palerme, soutient que MM. Dell'Utri et Berlusconi auraient été les interlocuteurs politiques de Cosa Nostra lors de la campagne d'attentats de 1993 dont il fut l'un des artificiers : le 14 mai 1993 à Rome (aucune victime), le 27 mai à Florence (5 morts, 48 blessés) et le 27 juillet à Milan (5 morts) et Rome (quelques blessés). Selon le repenti, les deux hommes souhaitaient créer un chaos propice à l'arrivée au pouvoir de Forza Italia, le parti qu'ils s'apprêtaient à créer, en échange de quoi la Mafia escomptait une politique plus clémente à son égard.

Après l'attentat raté du 31 octobre visant le stade olympique de Rome, Gaspare Spatuzza a témoigné que son chef, Giuseppe Graviano, lui aurait dit : “Tout est bien arrangé avec les politiques, nous avons obtenu tout ce que nous voulions.” “Il m'a confirmé le nom de Berlusconi, ajoute Spatuzza dans le procès-verbal de son interrogatoire paru dans la presse. Puis il m'a également parlé d'un compatriote sicilien et m'a indiqué le nom de Dell'Utri.” Ces aveux ont été qualifiés de “bombe atomique” par le président de l'Assemblée nationale, Gianfranco Fini.
(...) »

(Le Monde, 4 décembre 2009)

jeudi 3 décembre 2009

Vente à la criée du lot 383


« Pour le pro-situ comme pour le cadre, le présent et l'avenir ne sont occupés que par la consommation devenue révolutionnaire : ici, il s'agit surtout de la révolution des marchandises, de la reconnaissance d'une incessante série de putschs par lesquels se remplacent les marchandises devenues prestigieuses et leurs exigences ; là, il s'agit principalement de la prestigieuse marchandise de la révolution elle-même. »
(Internationale situationniste, La Véritable Scission dans l'Internationale)
Lot 383
Mai 68 Tracts et documents
- C'EST PAS FINI ! Tract. 1 f. A4 tap., 8.6.1968. - POUR L'ORGANISATION CONSEILLISTE, n° 2. Bulletin révolutionnaire de liaison. Etroit in-8, agr. Dir. : Jean-Louis Rançon. / - 4 p. PLANCHES BANDES-DESSINEES DETOURNEES (Guy Debord, Raoul Vaneigem, Les travailleurs en grève, tract du Comité Enragés du 30 mai 1968). / - 4 IMAGES DETOURNEES (Le Christ de Mantegna, James Bond, Femme nue allongée, Femme nue masquée). 4 f. A4. / - QUE PEUT LE MOUVEMENT REVOLUTIONNAIRE MAINTENANT ? Tract. 17,5 x 24,5 cm. / - Lettre du Conseil National du Patronat Français, signé P. Huvelin, 7 mai 1968. 1 L.tap. 4A. / - LIBERTE DE PAROLE. Tracts, texte, papier à en-tête, affiche-programme, etc. SOLEIL NOIR, f. publicitaire. / - COMITE, n° 1 (oct. 1968). Comité d'action étudiants-écrivains au service du Mouvement. In-4, agr. Dir. : Jacques Bellefroid. / - BREAD AND PUPPET. Programme in-4, agr.
Estimation 400 - 500 €

Vente à la criée du lot 287

« Je ne pensais pas non plus que nous étions là pour réussir de bonnes affaires; je doutais même fort de leur agrément. »

Lot 287
Guy Debord Correspondance avec Martos, 1985-1987
L'Histoire de l'Internationale Situationniste. Tchernobyl commencement de la fin de l'Empire Soviétique. Le Nouveau Monde... La polémique contre l'Encyclopédie des Nuisances. Où il est question de Bernard Tapie, de Bertrand Delcour, du mouvement lycéen de 1986, des Commentaires sur la société du spectacle. "TOUS CES MORPIONS ONT BESOIN DE S'ACCROCHER AU PLUS MEDIATIQUE, DANS L'ESPOIR D'EN TIRER UN REFLET." - L.T.S., 14 sept. 1985, 1 p. Annonce la parution de l'Histoire de L'I.S. pour le printemps prochain. [En fait l'édition sera effective en janvier 1989 chez Gérard Lebovici] Lui fait part de conseils : "Ton affaire n'est évidemment pas d'écrire ma biographie. Ainsi tu ne dois pas considérer mes oeuvrettes personnelles (cinéma, ou autres)... il s'agit tout simplement de dire ce que les situs ont fait... le point de vue central n'est pas de considérer en quoi ils ont été plus extrémiste que les autres, mais en quoi ils ont été les plus modernes (au sens vrai, c'est à dire justement révolutionnaire)..." - L.T.S., 2 mai 1986, 1 p. avec post-it correctif de G.D. Ne veut en aucun cas parler sur le manuscrit de Martos : "Ce serait risqué d'intervenir d'une certaine manière dans ton choix qui ne doit jusqu'au bout être influencé par aucune considération extérieure". En parlant de "l'immonde" Gayraud qui gravite autour de Floriana et des Editions Lebovici : "La haine de ces larves t'honore" Termine sur le nucléaire : "L'industrie nucléaire commence à tenir ses promesses. Je prévois donc que le spectacle va en parler de moins en moins : le seuil dangereux sera révisé en forte hausse. On nie déjà que la destruction d'une centrale tue plus de gens que les affrontements de la rue Gay-Lussac..." - Carte postale, 30 août 1986, vue des Gorges de l'Allier et du Nouveau Monde [souligné par Debord] - Coupure du Figaro, 4 sept. 1986, avec annotation manuscrite de Debord "hasard ou tentative de désinformation calomniatrice de nos ennemis? on a tout vu."Le titre de l'article : Espagne : le malaise des gitans. Il a souligné plusieurs fois le nom du village andalou Martos. "MARTOS EST DEVENU ALORS LE SYMBOLE NEGATIF..." - L.T.S., 15 sept. 1986, avec nbr. corr. ms. 1 p., enveloppe cons. et annotée. Il trouve très bien qu'il y ait un livre sur TCHERNOBYL. "Le désastre est lui-même loin d'être arrivé à son terme... ne peut-on pas espérer que la prochaine révolution russe trouvera un de ses prodromes dans cette effroyable démonstration de la compétence du tyran? Enfin la Pologne serait vengée... - L.A.S. du 13 oct. 1986. 1 page R. "Mais ne serait-ce pas plus inquiétant de plaire à un stalinien ?" à propos du livre d'Atlas paru en octobre 86. "Je t'envoie un petit livre vieux d'un siècle, qui montre que l'extrême connerie a su exister avant la mode contre l' I.S. C'est le même esprit méthodique." (Il s'agit de : La France conservatrice et honnête... par A. de Tayac). Sur Tchernobyl."... Il est grandement rassurant de constater que les enfants gardent toute leur bonne humeur ; et que donc Vaneigem se trouve enchanté de voir enfin s'achever la détestable survie !". Sur "l'imbécile" B. Delcour : "Classe cet insistant taré dans tes archives." - L.T.S. 5 nov. 1986. 1 p. "Atlas va être un fou encore plus gênant que Voyer. ... c'est très injuste de reprocher à Tapie de s'inspirer de moi (Atlas le fait avec la double malveillance de l'amalgame, contre moi et contre Tapie)... Qu'il soit, lui, assassiné "en direct" je lui accorderais de bon cœur cette dernière volonté, si c'est la sienne." Sur Delcour : "le quadrillage commence peut-être à se resserrer autour de son obscène personne" - L.T.S. : 19 déc.1986, 1 p. "Il a été bien soudain, le reflux de ce charmant mouvement des lycéens" En tous cas, personne ne doutait qu'Action Directe reprendrait du service en la circonstance; et n'a pas déçu ses chefs." Sur l'évolution "de la fameuse société spectaculaire... un néo-stalinisme plus parfait que le premier. Le travail de la critique révolutionnaire n'est assurément pas d'amener les gens a croire que la révolution deviendrait impossible !" - L.T.S., 30 janv. 1987, 1 p. - Carte postale, 28 mars 1987, ms. Vue de Barcelone, Rambla Cataluña. - Carte postale, 8 avril 1987, Lauren Bacall & Bogart, ms. "... pas de doute ce Fargette sempruniste veut démontrer que le temps des Nuisances, depuis qu'il a trouvé de tels Encyclopédistes, vaut mieux que les illusions de 68 ! Depuis Barcelone en 1981, je comprends que c'est mon ombre qui est dénoncée chaque fois que quelqu'un se plaint de ton rôle néfaste." Joint : Copie faite par G. Debord de sa lettre à J.-P. Baudet du 8 avr. 1987, annotée " copie pour Jeff " - Carte postale, 4 mai 1987. - Carte postale, 26 juin 1987. Louise Brooks. - Carte postale de l'I.S., 11 juill. 1987. "LES AVENTURES DE LA DIALECTIQUE" Détournement d'une Bd. américaine. "Cher Jeff, les phrases que tu cites sont accablantes pour les Nuisants ! Avec ces phrases et la lettre que J.P.[Baudet] m'a écrite le 3 juillet, il me semble qu'il serait beau d'achever le nuisible blessé, publiquement. L'occasion ne reviendra pas si belle avant longtemps."




Estimation 14 000 - 18 000 €




lundi 30 novembre 2009

Le Temps du sida


Selon le Rapport sur l’épidémie mondiale de sida 2008, quelque 25 millions de personnes sont mortes du sida depuis le début de l'épidémie, dont 2 millions en 2007 (vingt bombes d'Hiroshima). 33 millions de personnes vivantes étaient infectées en 2007. Leur nombre global a régulièrement augmenté, car de nouvelles infections se produisent chaque année et continuent à surpasser le nombre de décès dus au sida. L’Afrique australe est encore la région la plus touchée par le sida : 35% des infections et 36% des décès dus au sida en 2007 s'y sont produits .

Dans l’ensemble, l’Afrique subsaharienne abrite 67% de toutes les personnes contaminées. Dans sept pays d’Afrique australe (Afrique du Sud, Botswana, Lesotho, Namibie, Swaziland, Zambie et Zimbabwe), plus de 15% des adultes sont séropositifs.

En Asie, on estime à 5 millions le nombre de séropositifs en 2007, chiffre qui comprend les 380 000 personnes nouvellement infectées cette année-là. Quelque 380 000 personnes sont décédées de maladies liées au sida. Les épidémies en Indonésie, au Pakistan et au Viet Nam sont en croissance rapide. Au Viet Nam, le nombre de personnes infectées a plus que doublé entre 2000 et 2005. Les nouvelles infections sont également en augmentation régulière dans des pays très peuplés comme le Bangladesh et la Chine.

Le nombre d'individus infectés en Europe orientale et en Asie centrale a atteint 1,5 million en 2007 ; près de 90% des personnes infectées vivent soit en Fédération de Russie (69%) soit en Ukraine (29%). 110 000 personnes dans cette région ont été infectées en 2007, alors que 58 000 environ mouraient du sida. L’épidémie en Fédération de Russie (déjà la plus importante de la région) poursuit sa croissance. En Ukraine, le nombre de nouveaux diagnostics annuels de séropositivité a plus que doublé depuis 2001. Les chiffres annuels des nouveaux diagnostics notifiés sont également en hausse en Azerbaïdjan, en Géorgie, au Kazakhstan, au Kirghizistan, en Ouzbékistan (qui connaît maintenant l’épidémie la plus forte d’Asie centrale), en Moldavie, et au Tadjikistan.

En Amérique du Nord, le nombre de personnes vivantes infectées est en augmentation. En Europe occidentale, les nouveaux diagnostics de séropositivité sont en hausse, tout comme le total des personnes vivantes infectées.

Les jeunes entre 15 et 24 ans représentent environ 45% des nouvelles infections à l’échelle mondiale. 370 000 enfants de moins de 15 ans ont été infectés en 2007. Le nombre d’enfants de moins de 15 ans vivants contaminés est passé de 1,6 million en 2001 à 2 millions en 2007. Près de 90% d’entre eux vivent en Afrique subsaharienne.

Les mesures préventives et l'accès accru à la trithérapie ont permis de ralentir l'épidémie mondiale de sida, en aucun cas de l'éradiquer ou de guérir les malades. « Les mesures préventives proposées visent exclusivement à empêcher tout contact avec le H.I.V., et en aucune manière à réduire les effets immunodépresseurs de la malnutrition, de la pollution, du délabrement psychosomatique occasionné par la vie moderne, causes réelles de la récente flambée épidémique (...) Dans de telles conditions, on peut être assuré que seul un bouleversement considérable de ce système pourra réduire les cofacteurs de l'épidémie de sida. Bouleversement tel qu'il ne s'agit de rien de moins que d'un effondrement complet de notre actuelle civilisation. » (Michel Bounan, Préface à la nouvelle édition du Temps du sida)

dimanche 29 novembre 2009

15. Marco Biagi


Pourquoi l'escorte de Biagi a-t-elle révoquée malgré les constantes menaces reçues et un rapport des services secrets, publié par Panorama, qui l'a identifié comme un objectif clair des BR ? Comment l'e-mail revendiquant l'assassinat a-t-il été retrouvé ?

« Je ne voudrais pas vous soyez contraints de me consacrer une salle, comme Massimo D'Antona ». Cette blague, Marco Biagi, 52 ans, l'a adressée au ministre du travail Roberto Maroni et à son sous-secrétaire Maurizio Sacconi.
Quelques jours plus tard, le 19 mars 2002, il a été tué par les Brigades Rouges, à Bologne, en rentrant de l'Université de Modène où il enseignait le droit du travail. Il se préparait à ouvrir la porte et à rejoindre sa femme et ses deux fils.
Lui aussi, comme D'Antona, était consultant auprès du ministre du travail dans le gouvernement Berlusconi, comme précédemment il l'avait été auprès d'Enrico Letta et de Tiziano Treu, ministres de gouvernements de centre gauche. Il était impliqué dans la définition des modifications de l'article 18 du code du travail.
En août 2000, Enzo Bianco, alors ministre de l'intérieur, établit une directive pour protéger les cibles potentiellement à risque. Une escorte a été assignée au professeur Marco Biagi suite à la découverte de tracts comportant des menaces contre lui.
Cependant, l'escorte a été révoquée par les comités provinciaux pour l'ordre et la sécurité publique de Rome, Milan, Bologne et Modène entre juin et octobre 2001, ces derniers ayant « estimé que la protection n'était plus nécessaire », par suite aussi de la directive du 15 septembre du ministre de l'intérieur Scajola, qui avait réduit les escortes de 30% en raison des nouvelles exigences des forces de l'ordre causées par les attaques terroristes du 11 septembre aux Etats-Unis.
Au début de mars 2002, dans un rapport des services secrets au Parlement, publié par l'hebdomadaire Panorama, il est dit que risquaient d'être victimes d'attentats terroristes « les personnalités engagées dans des réformes économiques et sociales du marché du travail, en particulier, celles qui ont des rôles clés de techniciens et de consultants, en tête des cibles potentielles des BR figurent le ministre Maroni et ses plus proches collaborateurs qui travaillent dans l'ombre. »
En dépit de cet avertissement supplémentaire, des menaces reçues directement et des craintes pour lui et sa famille avouées à ses amis et collaborateurs du ministère, Marco Biagi ne bénéficie pas de la protection des forces de l'ordre.
Le 10 mars 2009, sept ans après la mort de son mari, dans la salle du conseil municipal de San Lazzaro di Savena, Marina Orlandi s'est rappelée la veille de l'assassinat. « Ce soir là, Marco m'a dit son inquiétude et son amertume du fait qu'il n'avait plus de protection. Pourtant, dit-il, je traite des questions cruciales. Je l'ai encouragé à aller de l'avant. Le lendemain, mon mari ne réussira pas à monter les escaliers. »
La famille a refusé les funérailles d'Etat décidées par le gouvernement Berlusconi.
Quatre jours après son assassinat, une escorte a été accordée aux quatre autres spécialistes qui, avec le professeur Marco Biagi, ont élaboré et produit le « Livre blanc sur le marché du travail » et au sous-secrétaire qui les coordonnait.
Le 28 juin, Repubblica a publié 5 emails datant de juillet-septembre 2001, parvenus sur une disquette à la revue bolognaise Zero in condotta, dans lesquels Biagi demandait le rétablissement de son escorte au président de la Chambre Pier Ferdinando Casini, au ministre du travail Roberto Maroni, au sous-secrétaire au travail Maurizio Sacconi, au préfet de Bologne, au directeur général de la Cofindustria Stefano Parisi.
Le 29 juin, le ministre de l'intérieur Scajola a défini le professeur Biagi comme « un casse couilles qui ne pensait qu'au renouvellement du contrat de conseiller. » Voir à ce propos l'article du Corriere della Sera. Au-delà de l'inadéquation morale absolue d'une telle déclaration, Scajola faisait référence à un fait objectif. En effet, le spécialiste du droit du travail se plaignait régulièrement des menaces téléphoniques qu'il avait reçues, et de là venaient nombre de ses préoccupations. Lorsqu'on a examiné l'attribution d'une escorte à Biagi, ses relevés de téléphone ont été vérifiés et tous les appels entrants venaient de la famille du juriste ou provenaient du ministère du travail. Scajola a pensé que Biagi avait inventé ces menaces. Au lieu de cela, il est probable que quelqu'un l'a menacé de l'intérieur du ministère.
A cet égard, l'histoire de Michele Landi, un consultant en informatique qui a également travaillé pour les services militaires de sécurité, et qu'on a trouvé mort dans sa maison aux portes de Rome à Guidonia Montecelio le 4 avril 2002, reste obscure.
Landi, en tant que technicien au service de la défense, avait joué un rôle déterminant pour disculper Alessandro Geri de l'accusation faisant de lui l'auteur de l'appel téléphonique des Brigades rouges, à l'époque de l'assassinat de Massimo D'Antona.
Landi pourrait avoir été tué parce qu'il était très proche, même inconsciemment, de la résolution de certains mystères entourant l'assassinat de Biagi : à partir d'une trace informatique, il avait localisé l'ordinateur d'où avait été envoyée la revendication de l'initiative brigadiste.
Dans une interview au micro de Radio 24, le consultant en informatique a expliqué les techniques utilisées pour retrouver l'expéditeur de l'e-mail dans lequel les BR avaient revendiqué la responsabilité de l'assassinat du professeur d'économie. Il fit comprendre qu'il avait parfaitement compris le chemin suivi par ce message électronique à partir de l'adresse H3290642270@inwind.it.
Voici l'intégralité de l'interview :

- Dr. Landi, ce premier travail de reconstitution du parcours informatique du document informatisé de revendication de l'assassinat de Biagi a été remis aux magistrats de Bologne.
- Le travail n'a pas été effectué par la brigade financière. Il a été fait par la police.
- Alors, quel a été votre rôle ?
- Informel. Je me suis toujours occupé des questions de sécurité. J'ai également suivi les activités de groupes. Mais dans ce cas je n'en ai jamais été chargé officiellement. J'ai participé officieusement à la recherche d'informations sur le chemin parcouru par ce mail. Je suis un civil, je travaille avec eux. Mais je le répète : je n'ai pas de rôle officiel dans la présente enquête.
- Avez-vous trouvé des erreurs, des détails, des traces qui peuvent laisser espérer l'identification des expéditeurs de cette revendication ?
- Je dirais que oui, parce qu'un signe a été émis et il semble assez incomparable. Dans ce cas, il s'agit du fameux numéro IP. Nous sommes remontés jusqu'à un accès de type téléphonique à partir duquel on peut trouver le numéro de téléphone de l'appelant.
- Ce travail permet de localiser le serveur à partir duquel le courrier a été envoyé ?
- Oui, exactement. C'est un numéro d'accès à Rome, de la société Wind. Un fournisseur d'accès Internet. Wind a une société au sein du groupe appelé InWind qui est un fournisseur d'accès Internet, même aux utilisateurs de téléphones portables. Dans ce cas, j'ai vu qu'il correspondait à un numéro d'accès direct à Rome. Donc, on a pu téléphoner ou avec un téléphone portable ou avec un téléphone fixe ou même avec un abonnement télécom.
- Et normalement cela peut être fait par un fournisseur d'accès à Internet ?
- Oui, bien sûr.
- De là, vous pouvez localiser exactement d'où l'appel a été passé ?
- Chaque fois que vous vous connectez à un fournisseur de services Internet, ce fournisseur est tenu d'enregistrer simultanément le numéro de téléphone de l'appelant. Chaque appel d'un portable ou d'un fixe est accompagné d'un numéro d'identification de l'appelant qui est associée à l'heure, au numéro de l'appelant et au synonyme du numéro IP. Je vois où a été produit cet accès, j'appelle le fournisseur et je lui demande de me dire à quel numéro de téléphone il est associé. Evidemment, il me faut une requête du juge qui suit l'enquête. Avec l'autorisation, le fournisseur est tenu de divulguer les informations nécessaires. Avec le numéro de l'appelant, on a plus ou moins la solution.
- Vous êtes en train de me dire que vous avez le bon numéro de téléphone ?
- Pas moi directement. Dans ce cas, je pense que c'est la police qui a eu l'autorisation du magistrat. Ce que j'ai pu voir de manière informelle, c'était le numéro IP. Ensuite, de fait, ce sont des hommes de la police judiciaire qui sont allés vérifier physiquement le numéro IP.
- La Digos de Bologne.
- Même si je pense que l'enquête est partie de Rome. Nous ne connaissons que les rumeurs et les nouvelles dans la presse.
- Et que disent les rumeurs ?
- Le mail ne provient pas d'un café Internet. Cela a été amplement établi. A partir de l'adresse IP, j'ai immédiatement compris que ce n'était pas un serveur de café. Puisque nous parlons d'un appel venu de Rome, dans une zone qui peut se trouver entre le secteur de Prati et la Balduina. Je crois que l'appel a été effectué à partir d'un téléphone portable. Les organes de la police judiciaire ont découvert que le numéro IP correspondait à un téléphone portable, ils ont alors appelé le fournisseur - qui peut être Wind, mais aussi un autre - et ils ont demandé à connaître le portable, l'heure, le portable occupé. Les portables, en particulier en ville, ont un rayon d'action plutôt limité. Je suppose. D'après les information que j'ai reçues.
- Il y a d'autres indices.
- La seule chose certaine, c'est ce mail et le chemin qu'il a suivi.
- Il s'agit du deuxième cas d'une revendication faite par e-mail.
- Elle a été envoyée une fois à partir d'un serveur de café. Des analogies ? Techniques, telles que le mode d'expédition, je dirais que non. Il y en a probablement dans la typologie. Mais je crois que la matrice est presque la même. Et probablement la main est exactement la même. Il y a un élément, qu'à l'heure actuelle on ne peut pas dire, qui est très similaire dans les deux cas. Lié naturellement à Internet. A la typologie. Dans la façon dont les messages ont été envoyés. C'est une analogie subtile. Les informations recueillies ces jours-ci ne sont pas décisives, mais croisées avec d'autres enquêtes... Bien sûr, elles le sont. Par exemple, le téléphone portable utilisé aura une carte d'abonnement rechargeable achetée certainement sous une fausse identité. Mais le téléphone portable a également un numéro de série qui a une histoire. Peut-être que ce téléphone a parfois été utilisé avec d'autres cartes. Ou acheté d'occasion. Parce que ces historiques de données sont conservés même de nombreuses années après, les fameuses recherches croisées sur les bases de données ou d'après les informations existantes, on peut être conduit à limiter l'enquête avec plus de précision sur un profil d'appel. En croisant les filons d'enquête de type technologique avec les activités traditionnelles, on arrive à identifier sinon l'individu, du moins un petit cercle de suspects.
- Et c'est le cas ?
- C'est absolument le cas.

Quelques jours après l'interview, il sera retrouvé mort à son domicile. Landi était rentré chez lui à quatre heures du matin après avoir passé une soirée avec des amis dans une boîte près de l'Eur. Quelques heures après, les carabiniers ont pénétré dans sa maison et l'ont retrouvé pendu dans le salon. La porte fermée, les lumières allumées, la fenêtre ouverte. Landi portait au cou une corde de trente mètres attachée à l'échelle.
Trois détails ne sont pas convaincants : le noeud serrait le cou en sens contraire du nœud sur le devant sous le menton, la déchirure violente de la corde ne s'arrête qu'à 60 centimètres, Landi a un genou posé sur le dos d'un divan et l'autre jambe touche le sol.
Le site de Landa, où d'importants documents avaient été stockés sous forme cryptée et protégés par un mot de passe, a subi sept jours après la découverte de son cadavre une attaque par des hackers et ces documents n'ont jamais été retrouvés.

Traduit de l'italien par Jules Bonnot de la Bande.

samedi 28 novembre 2009

14. Walter Tobagi




Une note d'information, rédigée par un officier de l'armée, nom de code Ciondolo, décrivait comme imminent un attentat contre Walter Tobagi, indiquant même l'endroit où le crime était en train de mûrir. Pourquoi cette information a-t-elle été omise, condamnant à mort le journaliste ?

Walter Tobagi a 33 ans en 1980. C'est un jeune journaliste. En quelques années il a brûlé les étapes, devenant l'une des plumes les plus imposantes du Corriere della Sera. Il est dans la ligne de mire des terroristes pour ses enquêtes sur le terrorisme et pour son rôle en tant que président de l'Association Lombarde des Journalistes.
Le capitaine de l'armée Roberto Arlati, l'homme du raid dans la cache via Montenevoso, infiltre des membres de l'armée dans des milieux qui sont soupçonnés de soutenir les brigadistes. Il obtient d'importants succès, notamment grâce à un brigadier qui travaille sous couverture dans l'univers de la contestation. Son surnom est Ciondolo [pendentif].
Ciondolo en vient à savoir, par le biais de Rocco Ricciardi, son propre informateur, que des jeunes désireux d'entrer dans les BR, « à grands coups de trompette », ont pour cible Walter Tobagi. Ciondolo connaît aussi leurs noms, en commençant par le chef, Marco Barbone. Il sait où et comment les trouver. Il a tous les éléments pour les coincer. Il voudrait transmettre la nouvelle au capitaine Arlati, mais il n'y parvient pas parce que son supérieur a quitté l'armée. Ciondolo ne parvient pas à trouver qui que ce soit disposé à l'écouter.
Voici un extrait de la note de renseignement :
« Selon le facteur, ... (suit le nom d'un autre confident) et les autres, ils auraient abandonné le projet d'accomplir des actions à Varèse, mais ils planifieraient une action à Milan. ... n'a pas réussi à comprendre pleinement ce que pourrait être leur objectif, mais il a dit au facteur que c'est un vieux projet des Formations Communistes Combattantes (FCC). En ce qui concerne l'action à accomplir ici à Milan et dans le quartier où le groupe opère, le facteur estime qu'est prévu un attentat ou un enlèvement de Walter Tobagi, représentant du Corriere della Sera. La zone où le groupe opère devrait être piazza Napoli - piazza Amendola - via Solari où Tobagi habiterait. »
Sa note de renseignement finit dans un tiroir et Ciondolo est même éloigné du détachement antiterroriste de Milan, d'abord transféré au service des interceptions téléphoniques, puis dans une petite station perdue à la frontière avec la Suisse.
Dans la soirée du 27 mai 1980, Walter Tobagi préside une réunion au Club de la Presse de Milan. Au centre du débat, le rôle du journaliste sur la question du terrorisme. La discussion est particulièrement animée. Puis il passe la soirée avec son ami journaliste Massimo Fini. Il lui confirme sa décision de ne plus s'occuper pendant quelque temps de terrorisme. Son analyse lucide fait de lui une cible potentielle. Tobagi en est conscient. « Je ne suis pas un invincible samouraï », publié dans le Corriere della Sera 20 avril, aura été son dernier article consacré aux BR.
Le 28 mai 1980 à 11h10, Tobagi Walter est tué à Milan, via Salaino. Marco Barbone, Paolo Morandini, Daniele Laus, Mario Marano, Manfredi De Stefano et Francesco Giordano, tels sont les noms des assassins de Tobago, la plupart d'entre eux appartenant à de « bonnes » familles de Milan. Ils ont fait feu non loin de chez lui, tandis qu'il allait à pied pour prendre la voiture qui devait l'amener au journal. Quelques heures plus tard, selon le rituel tragique de la lutte armée, l'assassinat est revendiqué, à travers un communiqué, par un nouveau sigle terroriste: la Brigade du 28 mars. Quelques mois après son assassinat, les enquêtes des carabiniers et de la magistrature conduisent à l'identification des assassins et en particulier, à celle de chef de la néo brigade du 28 mars, le jeune Marco Barbone. Immédiatement après son arrestation en septembre 1980, Barbone décide de coopérer avec les enquêteurs ; il devient un repenti, le deuxième après Patrizio Peci. Grâce à ses révélations, la totalité de la brigade du 28 mars se retrouve en prison, et avec elle plus d'une centaine de présumés terroristes de gauche, avec lesquels Barbone est entré en contact au cours de sa carrière courte mais intense de terroriste.
Le 28 novembre 1983, le procès des assassins de Tobago se termine. Grâce à la loi sur les repentis, Barbone, exécutant matériel et inculpé passé aux aveux, est en fait condamné à une peine très douce, et obtient, le jour même, la liberté surveillée.
C'est le secrétaire du Parti socialiste Bettino Craxi qui a fait connaître l'existence d'une note des carabiniers à Milan, un document officiel daté de décembre 1979, dévoilant avec six mois d'avance le projet d'homicide à l'encontre de Tobago.
Oscar Luigi Scalfaro, alors ministre de l'intérieur, a confirmé au Parlement l'existence d'une « note écrite par un sous-officier de l'armée le 13 décembre 1979 », ajoutant que :
« L'activité des carabiniers dans tous les événements susdits est une activité de police judiciaire impliquant, en tant que telle, l'obligation d'en référer exclusivement à l'autorité judiciaire dont ils dépendent. »
Scalfaro remarque que les carabiniers doivent toujours informer les juges et suggère que les carabiniers de l'antiterrorisme de Milan n'ont pas tout dit aux magistrats milanais.
Ciondolo, qui comme son capitaine Arlati vit et travaille loin d'Italie, a avoué : « Je me sens d'une certaine façon responsable de l'assassinat de Walter Tobagi. »

Traduit de l'italien par Jules Bonnot de la Bande.