lundi 7 juin 2010

Jugements choisis concernant l’I.S. ou Guy Debord et classés selon leur motivation dominante (1)


Nota bene : cette rubrique sera régulièrement alimentée au gré des arrivages.



La bêtise

En fait,BHL et FRECHE se ressemblent. Même intelligence aigüe et sournoise. Même gestuelle. Et aussi,même utilisation  perverse du vocabulaire . Cela dépend du public visé. La critique de la raison politique pour les uns,les black-blancs-beurs "pas catholiques" pour les autres.
Ils sont les batards d'un système pseudo-démocratique qui nous fait vivre dans la société du spectacle. Non pas celle définie par Guy Debord,mais celle qui lui a succedé,et que je j'appellerai la société des apparences. (Vingtras, le club Mediapart, 22 février 2010)

La répétition constante, dans tous les médias, de ce catéchisme [Témoignage exemplaire de cette pensée dominante : la France de l’an 2000, rapport au premier ministre, éditions Odile Jacob, Paris, 1994.] par presque tous les hommes politiques, de droite comme de gauche [On connaît la célèbre réponse de M. Dominique Strauss-Kahn, ministre socialiste de l’industrie ; à la question : « Qu’est-ce qui va changer si la droite l’emporte ? », il répondit : « Rien. Leur politique économique ne sera pas très différente de la nôtre. » The Wall Street Journal Europe, 18 mars 1993.], lui confère une telle force d’intimidation qu’elle étouffe toute tentative de réflexion libre, et rend fort difficile la résistance contre ce nouvel obscurantisme [Est-ce pour cela que plusieurs intellectuels, dont Guy Debord, ont préféré, ces dernières semaines, se suicider ?]. (Ignacio Ramonet, « La Pensée unique », Section socialiste de l'île de Ré, 7 juin 2010)



Le confusionnisme spontané


Big 3rd Happy/End, de la compagnie franco-autrichienne Superamas, tient à la fois du théâtre et de la performance, de la vidéo et de la danse, du cinéma et de l'installation sonore. Son caractère touffu n'empêche pas, paradoxalement, de le résumer en une phrase: cet objet scénique décalé est une illustration des idées de Jacques Derrida et Guy Debord sur la société du spectacle. (Alexandre Vigneault,  La Presse, 29 janvier 2010)

Cette histoire musicale est une sorte d’hommage a Guy Debord qui fonda l’internationale situationisme dans les années ‘60 avec une etude artistique sur la société. (Monsieur M, Out of Box, 6 juin 2010)

Malcolm Maclaren s’est inspiré ouvertement, pour son grand dessein, des pratiques des Enragés de Nanterre, qui sabotaient les cours à l’Université et qu’on retrouvera dans le Mouvement du 22 mars, groupe phare des événements de mai 68 (plus tard, certains de leurs membres rejoindront l’IS). (Yves Wellens, Blog à part, 3 juin 2010)

"Muray, c'est Debord en comique", m'a dit mon beau-père, Michel Debeauvais, 85 ans, homme de gauche. (…) En 1963 ? Je suis peut-être dans un groupuscule gauchiste, je lis Guy Debord et suis ami de Daniel Bensaïd... (Fabrice Luchini, L'Express, 8 mai 2010)

Vite exclu de l'Internationale situationniste par son chef de file, Guy Debord, Vaneigem n'en n'est pas moins resté un adversaire impénitent de l'ordre social. (Raphaëlle Rérolle, Le Monde des livres, 14 mai 2010)



Le confusionnisme intéressé

Hou Hanru, commissaire de la Biennale de Lyon 2009, a choisi de mettre en exergue « Le spectacle du quotidien », avec une évidente référence à Guy Debord et à son ouvrage  La société du spectacle. Mais Hou Hanru manie les logiques de détournement à la perfection et, dépassant les thèses pessimistes du situationniste qui ont des allures de constat (la société du spectacle déréalise les individus), le commissaire opte pour une vision plus optimiste : le détournement du quotidien. (Ornella Lamberti, Planetecampus.com,  13 janvier 2010)

Toutes les tentatives artistiques de Malcolm ont été profondément influencées par le situationnisme de Guy Debord. “Ce qui est bien avec la musique pop et les fringues, expliquait-il à Rock’s Backpages, c’est qu’elles sont vulgaires et directes. Ce qui est triste, c’est qu’elles manquent souvent de fond et qu’elles sont utilisées dans l’optique de faire marcher les gens au pas. Mais les gens de ces milieux ne sont pas si intelligents et pas si créatifs et si tu arrives à manipuler la situation, si tu es assez malin pour le faire… c’est ce que je fais.” Autrement dit : “C’est merveilleux d’utiliser le situationnisme dans le rock’n'roll”, comme il avait déclaré dans les colonnes du Melody Maker.
Marqué à vie par Mai 68, qu’il a raté, Malcolm et son compère graphiste Jamie Reid importent le concept outre-Manche, à base de détournement d’affiches, de slogans et de provocation gratuite, au sein de King Mob, l’aile britannique du mouvement, rapidement exclu par les mandarins parisiens. C’est eux qui, les premiers, éditent en Angleterre Leaving the 20th Century, bouquin de Christopher Gray qui retrace l’histoire du mouvement. McLaren affirmera que Debord lui-même l’a appelé quand “God save the Queen” a atteint le sommet des charts. Sans que l’on sache jamais si c’était vrai.
McLaren, mort jeudi à l'âge de 64 ans, laisse le souvenir d'un Guy Debord du rock'n'roll -  un ancien des Beaux-Arts ayant transformé les principes de l'Internationale situationniste en spectacle pop, provocateur et rentable. (Jody Rosen, Slate, 11 avril 2010)


On me reproche de faire sans cesse des citations mais je ne le fais pas pour impressionner. Ce sont comme des preuves de pensées, de réflexions d’illustres devanciers. C’est pour ne pas oublier, comme le faisait Montaigne, qui écrivait sur les poutres des phrases entières. Pas de pensée sans ces rappels… « Les citations sont utiles dans les époques obscurantistes », disait Guy Debord. C’est très bien vu. Quant à Lacan, il m’avait fait une dédicace disant : « On n’est pas si seul, somme toute. » Il avait compris que j’avais une passion. (Philippe Sollers, L'Humanité, 29 avril 2010)

vendredi 28 mai 2010

Au sujet du vampire du Borinage

Raphaëlle Rérolle, chef-adjoint du Monde des Livres, a consacré récemment un article à De l'amour, dernier livre, sauf erreur, du Stakhanov de l'industrie culturelle, Raoul Vaneigem (Le Monde des Livres du 14 mai 2010). On peut y lire, au sujet de l'auteur, ce surprenant rappel : « Vite exclu de l’Internationale situationniste par son chef de file, Guy Debord, Vaneigem n’en est pas moins resté un adversaire impénitent de l’ordre social. » Quiconque connaît un peu la question sait bien que cette petite phrase est à elle seule un monde d’inexactitudes. Vaneigem est devenu membre de l’Internationale situationniste au plus tard en 1961. Il en a démissionné en novembre 1970. Il n’en a donc pas été exclu, comme l’affirme imprudemment Raphaëlle Rérolle, et il ne s’est pas séparé « vite » de l’I.S., mais après au moins neuf ans d’appartenance et de collaboration plus ou moins intense à cette organisation. Qui plus est, si l’on tient compte du fait que l’I.S. s’est auto-dissoute en 1972, on remarquera que cette démission est pour le moins tardive. On se tromperait sans doute en pensant que cette petite désinformation de la journaliste du Monde est intentionnelle. Raphaëlle Rérolle désinforme, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose : sans le savoir. Pour comprendre cela, il faut se souvenir qu’il n’est pas nécessaire aujourd’hui à un journaliste, pour écrire un article sur quelque sujet que ce soit, d’avoir une connaissance, même sommaire, de ce dont il devra parler, par exemple en lisant les livres relatifs à son sujet. Il suffit de colporter les ragots qui traînent dans les salles de rédaction ou dans la bouche des faux témoins qu’on aura bien voulu écouter. Et, s’agissant de Guy Debord, on sait que l’un de ces racontars  les plus tenaces veut qu’il ait été une sorte de dictateur au sein d’une petite organisation qui tenait de la secte ou de l’appareil gauchiste bureaucratique. Le caprice du « chef de file » de l’I.S. aurait donc entraîné l’excommunication rapide d’un « adversaire impénitent de l’ordre social ». Voilà donc ce qu’il est permis de lire dans ce qui passe pour le quotidien de référence des gens cultivés. Ici, comme ailleurs, c’est la même ignorance, mal et vite informée, qui prétend savoir et instruire son public de jobards dont les « connaissances » sont ainsi continûment mises à jour.

mardi 25 mai 2010

L'Erreur spirite


jeudi 22 avril 2010

Des nouvelles des Brésiliens


On réédite Os Cangaceiros. Les trois numéros de cette revue sont également disponibles sur le site de Basse Intensité. De même, on pourra y lire (ou relire) les quatre numéros, devenus introuvables, des Fossoyeurs du Vieux Monde.
On sait que les situationnistes se proposaient de faire passer l'agressivité des blousons noirs sur le plan des idées. C'est aux Fossoyeurs du Vieux Monde qu'il revint, avec le plus de conséquence, de réaliser ce projet (« et réciproquement nous avons appliqué quelques idées sur le plan de l’agressivité », ajoutèrent-ils).
Issu en partie des Fossoyeurs du Vieux Monde, le groupe Os Cangaceiros a su exprimer des positions radicales et leur donner une réalité scandaleuse (« Notre programme est très ancien : vivre sans temps morts. Nous comptons bien sûr lui assurer sa publicité par le scandale »). L'emploi critique de la violence a évité aux Cangaceiros la récupération inhérente au terrorisme spectaculaire (« le terrorisme est la poursuite de la politique par d’autres moyens » écrivaient ceux dont toute l’activité était une critique de la politique). Si les ANPE, le syndicalisme, et les architectes policiers ont servi à vérifier leur critique du travail, de l’idéologie et de l’urbanisme, c'est en volant des plans de prison, en sabotant les chantiers de construction de 13 000 nouvelles places de prison et en rossant un architecte spécialisé qu'ils ont poussé au paroxysme leur défi à l’encontre de l'histoire figée de la société spectaculaire. « La liberté, c’est le crime qui contient tous les crimes », disait un de leurs textes en juin 1985, à l’époque de la mutinerie de Fleury-Mérogis (c’était peu après la mort suspecte de Bruno Sulak, vraisemblablement un assassinat par les matons maquillé en accident).
Si les Cangaceiros ont disparu au début des années 90, ils ont laissé le vivifiant souvenir d'un groupe aussi proche de Marx que de Hegel et aussi loin d'Action directe que des Brigades rouges. A notre connaissance, c'est dans les banlieues françaises que cette réédition pourrait trouver, pour le moment, ses meilleurs lecteurs. Les jeunes prolétaires des cités, qui peuvent être donnés en exemple aux révoltés de tous les pays, pour leur lucide refus du travail, leur mépris de la loi et de tous les partis étatistes, connaissent assez bien le sujet par la pratique pour pouvoir tirer profit des textes de Os Cangaceiros.

lundi 12 avril 2010

Salut, les artistes!


La mort de Malcolm McLaren a été l'occasion d'un bruyant concert d'éloges posthumes venant des médias les plus variés (le représentatif Stéphane Davet salue dans Le Monde « l'imprésario, homme d'affaires, créateur de mode, producteur de musique », « manipulateur, provocateur et souvent visionnaire »). Quelques-uns ont su reconnaître en McLaren, rebelle de la mode (à moins que ce ne soit le contraire), mariant efficacement les affaires de l'art et l'art des affaires, un artiste de notre temps (un « visionnaire génial », disait de lui son ami Jean-Charles de Castelbajac). Et comme presque tous les journalistes sont, eux aussi, à notre époque, des artistes à leur façon spéciale, certains ont célébré en McLaren un de leurs pairs (Slate s'extasie sur « le camelot magnifique »).
McLaren avait fait passer un peu de situationnisme dans la culture pop. « C’est merveilleux d’utiliser le situationnisme dans le rock’n'roll », se félicita-t-il un jour, en songeant sans doute combien il était profitable de « faire du cash avec le chaos ». Il pensait en somme être là pour réussir de bonnes affaires; il ne doutait même pas de leur agrément. Prenant à la lettre le mot du Vieux de la montagne, « rien n'est vrai tout est permis », il le mit en application. L'adaptant aux moeurs du temps, il fit de l'arnaque son fonds de commerce (ce qui se traduit en anglais par « the great rock 'n' roll swindle »).
La provocation, comme la mythomanie, est condamnée à une inflation perpétuelle pour tenir en haleine un public blasé. C'est ainsi que McLaren en vint à pimenter son situationnisme par une révélation tardive. Attendant prudemment que le cadavre de Guy Debord fût refroidi, il confia à un journaliste en 2000 :

« When I helped put 'God save the Queen' on number one and had it banned from the radio at the same time, Guy Debord called me up on the telephone - I've never spoken to him in my life - and he said: 'Thank you very much for getting my record to number one!' As far as he was concerned he owned that record and he owned that idea. And I thought, brilliantly audacious and truely wonderful and I never forgot it. I agree with him, it was his idea, yes! »

Pour rendre justice instantanément à ce canular, dont certains se sont complaisamment fait l'écho, il suffit de rappeler que Guy Debord tenait la tentative de couper la critique situationniste avec du punk pour un mélange toxique. Il écrivait à Jean-François Martos à propos de Lipstick Traces : « Tu conclus bien sur l'overdose de confusionnisme dans le Marcus ».
McLaren vient donc de disparaître, et Johnny Rotten n’est pas encore parti le retrouver. Voilà que le cancer a été le plus fort, et qu’il emporte un récupérateur, plein d'astuce et de ressources, qui se perd, qui se dissout parmi nos multiples souvenirs.

vendredi 5 mars 2010

In Memoriam


Quel ami pour ses amis!
Pour ses gens et parents, quel
Seigneur! Quel
Ennemi pour l'ennemi!
Quel chef pour les intrépides
Et constants!
Quel jugement, pour les sages!
Pour les plaisants, quelle grâce!
Quel grand sens!
Bénin pour ses dépendants
Mais, pour les méchants hardis,
Quel lion!

(Jorge Manrique, Stances sur la mort de son père, traduit du castillan par Guy Debord.)

lundi 1 mars 2010

Le style, c'est l'homme

Simar Films                        
10, Avenue Georges V
75008 Paris

Monsieur Marin Karmitz
20 rue Jacob
75006 Paris

Le 10 décembre 1979

Karmitz,

Il y a quelques mois, tu as eu le privilège, avec ta petite conne d'associée, de voir le film de Guy Debord : In girum imus nocte et consumimur igni.
Si je t'ai montré ce film, que j'ai eu l'honneur de produire, ce n'est ni pour avoir ton avis de spécialiste, ni parce que je pensais que toi - qui te prétend si différent des Duplantier et autres minables de l'industrie cinématographique -, tu aurais accepté de le sortir dans tes salles de cinéma, mais pour que désormais tu ne puisses dire que tu l'ignores.
Voilà une excuse que tu n'invoqueras pas quand l'histoire t'éclatera en pleine gueule, plus vite et durement que tu ne le crains.
Toi et tes semblables, je vous méprise.

Gérard Lebovici