lundi 15 avril 2013

Jugements choisis concernant Guy Debord et classés selon leur motivation dominante


(Nota bene. Ordures et décombres déballés par différentes sources autorisées depuis l’exposition Guy Debord à la BnF. Mise à jour au gré des arrivages.)

Plan d’accès au parking Tolbiac-Bibliothèque, Plan d’accès à la Bibliothèque Nationale de France




La bêtise
  
De 1958 à 1969 parut le bulletin central édité par l’Internationale situationniste dont Guy Debord fut le mentor. Si les numéros de cette revue sont dans la lignée de   Planète de Pauwels dont l’I.S. titra à son sujet « Si vous lisez Planète à haute voix vous sentirez mauvais de la bouche », ils diffèrent par un contenu libre et ouvert à toutes les situations.
Précurseur de la presse en ligne, le préambule ne laisse aucun doute sur les intentions des journalistes situationnistes « Tous les textes publiés dans l’internationale situationniste peuvent être librement reproduits, traduits ou adaptés même sans indication d’origine ».
Mais réduire Debord au chahut des mots serait passé [sic] à côté d’une pensée critique qui posa avec lucidité les bases critiques du rôle de la Presse et des médias dans notre société du temps libre (…). Un temps libre qui devrait nous inciter à lire plus de journaux, mais qui pourtant nous emprisonne dans la soudaineté de l’image.



L’exposition « Guy Debord. Un art de la guerre » propose aux visiteurs de (re)découvrir, au travers de centaines de photos, manuscrits, tracts, revues, l’œuvre magistrale et fondamentale du chantre de la contestation et chancre de la consommation. À la fois poète, artiste, cinéaste, essayiste, directeur de revue et marxiste, Guy Debord a voulu utiliser le papier, la pellicule, le pavé comme des armes pour mitrailler la société du spectacle, ses charniers maquillées [sic], ses consommateurs aliénés, ses citoyens qui, remplis de pain s’endorment devant les jeux télé.
Honoriner. Planète Campus (10-4-13).

À la BNF François-Mitterrand débute aujourd’hui une exposition des archives de l’écrivain gourou. 
Frédérique Roussel, Libération (27-3-13).

L’époque était aux gourous : Sartre, Barthes, Lacan, Debord… C’était un temps où les écrivains ne fondaient pas une œuvre, mais une secte… Ainsi Guy Debord fonda-t-il coup sur coup l’Internationale lettriste (1952-57) et l’Internationale situationniste (1957-1972).
JA, La Liberté (13-4-13).


Mais l’Internationale Situationniste s’est dissoute en 1972 et ce n’est pas cette exposition qui la réveillera, s’il faut la réveiller : mouvement groupusculaire, bien installé dans son époque (toute organisation reposant sur le principe des exclusions successives), prétendument découvreur de techniques cinématographiques (Godard n’avait-il pas déjà utilisé ces techniques ? Et avant eux les Lettristes)…
main tenant, (21-4-13).


Plus qu’aux déterminismes familiaux, plus qu’à sa croisade contre un « milieu asservi aux contraintes sociales de représentation », Debord nous semble surtout obéir au climat effervescent de l’après-guerre, qui fait le lit d’un renouveau dadaïste et de l’abstraction lyrique dans les arts plastiques. Or, comme y insistent l’exposition de la BNF et son catalogue, l’auteur de La Société du spectacle était lié au monde des galeries, d’une rive l’autre, par inclination et alliance.
Stéphane Guégan, Moderne (29-4-13).



Guy Debord (1931-1994) n’aurait jamais travaillé. Seulement marché, bu (beaucoup) et lu. Mais écrire de la poésie, tourner des films, diriger une revue, etc. c’est tout de même du travail. [...] On verra donc qu’il y a grand écart entre les aspirations d’un jeune étudiant sous le soleil méditerranéen et la pratique au cœur du système. 

Annabelle Hautecontre, Salon littéraire (5-5-13).


Écrivain, sociologue, cinéaste, chef de bande, stratège, imposteur, parasite ou visionnaire, Guy Debord fascine et exaspère.
Ville de Paris (7-5-13).

Le soulagement prématuré


Pour moi, avec Guy Debord, il y a trois niveaux de lecture. Premièrement, une lecture émancipatrice (…) Deuxièmement, la conscientisation (…) Troisièmement, la recherche d’une stratégie de rupture avec la société du spectacle (et là, sur ce plan, évidemment, Guy Debord est beaucoup moins efficace, même si beaucoup de mouvements politiques continuent de s’y référer ; car le situationnisme n’a pas attaqué vraiment les structures de la finance ou de l’industrie du divertissement par exemple).
Marin de Viry, France Culture (22.-3-13).

Et si tout cela n'avait été qu'un gigantesque canular ? Et si le situationnisme n'était qu'une plaisanterie de haut vol, un surréalisme sans poésie, un cinéma sans spectateurs, un marxisme cantonné à la cour de la Sorbonne ? Et si, enfin et surtout, toute cette aventure collective n'avait été que le masque d'un seul homme, Guy Debord (1931-1994), « le plus fameux des hommes obscurs », comme il se dépeint lui-même dans cette belle langue héritée du cardinal de Retz ?
Paradoxalement, c'est au moment où l'auteur de La Société du spectacle est sacré par une exposition à la Bibliothèque nationale de France que le soupçon gagne. Ses manuscrits sont là (magnifiques murs composés de ses fiches de lecture), les tracts et slogans de l'Internationale situationniste claquent, le prototype en métal du Jeu de la guerre, cet échiquier pour stratèges en chambre inventé par le Maître, trône superbement dans l'obscurité, les cahiers Gibert, dans lesquels il a écrit son « best-seller », dévoilent sa petite écriture, oui, toutes ces archives achetées voilà deux ans 2,7 millions d'euros par la BNF sont là, devant nous, et pourtant, le doute persiste. Que reste-t-il de cette avant-garde qui sut si bien se mettre en scène, jusqu'en sa postérité, comme en témoigne le beau catalogue de l'exposition ? Quelques libelles nerveux annonciateurs de Mai 68, de cinglants slogans sur les murs du Quartier latin (« Ne travaillez jamais ! »), le style superbement oraculaire des ouvrages de Guy Debord, une théorie un peu vaine du « spectaculaire intégré » et un réservoir de rêves pour adolescents en mal de dérives urbaines et de révolution. Un mélange de stratégie et de jeu. Clausewitz rue Gay-Lussac.
Jérôme Dupuis. L’Express (5-4-13).

Le confusionnisme spontané

Frédéric Olivennes, directeur de la communication et du marketing images de France Télévisions, né en 1967, raconte que la lecture de Debord lui a fait comprendre qu'il était « un enfant de la société du spectacle ». Et comment ne pas être « dupe » des pièges de ce système. L'écrivaine et critique Cécile Guilbert, née en 1963, a de son côté publié un bel essai intitulé Pour Guy Debord (Gallimard, 1996), dans lequel elle met en lumière la vitalité du discours de Debord, styliste remarquable. Une force et une puissance de subversion auxquelles un écrivain comme Philippe Sollers, qui a souvent écrit sur Debord, notamment dans Le Monde, est lui aussi très sensible.
Raphaëlle Rérolle, Le Monde (21-3-13).

En 1993, Michel Hazanavicius réalise Le grand détournement : on comprend pourquoi il l'a dédié à Guy Debord.
Jennifer Lesieur. Métro (27-3-13).

C’est un écrivain, philosophe, cinéaste, artiste et performeur (comme on dirait aujourd’hui), avec comme seule unité : un regard hyper-critique sur les structures de notre société marchande et le goût pour les manifestes et les déclarations. (…) Le situationnisme c’est donc tout simplement le souci de créer des situations dans lesquelles l’art peut se réaliser concrètement. Aujourd’hui on parlerait de performances ou d’installations par exemple.
Thibaut de Saint-Maurice. letudiant.fr (3-4-13).

À l’instar de Lénine, le projet révolutionnaire vise ainsi d’emblée la fin d’un système économique et marchand tel qu’on le connaît, et également à former des conseils révolutionnaires, c’est-à-dire des groupes autonomes ou des communes autogérées et non hiérarchiques. Le but n’est ainsi pas de donner le pouvoir au prolétariat : le projet révolutionnaire privilégie l’individu aux rapports de classe.
Blouin. Artinfo (10-4-13).

Ouvrons d’abord L’Ensorcelée de Barbey d’Aurevilly, écrivain dandy, catholique et réactionnaire, dont les Romans reparaissent en Quarto dans la remarquable édition de Judith Lyon-Caen. On tombe, dès la première page, sur une description de la lande de Lessay. Pour Barbey, ce paysage fait partie des « haillons sacrés qui disparaîtront au premier jour sous le souffle de l’industrialisme moderne ; car notre époque, grossièrement matérialiste et utilitaire, a pour prétention de faire disparaître toute espèce de friche et de broussailles aussi bien du globe que de l’âme humaine ».
Intéressons-nous ensuite à ce que dit Guy Debord, le critique de la « société du spectacle », dont il est souvent question dans Contre-cultures !, un collectif sous la direction de Christophe Bourseiller et Olivier Penot-Lacassagne. Debord, dans In girum imus nocte et consumimur igni, note, à propos de ses contemporains : « Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. Ils ne sont que des chiffres dans des graphiques que dressent des imbéciles. »
Tout de même, cet air de famille a quelque chose de troublant qui ne pouvait que stimuler le mauvais esprit de Causeur. Voici Barbey et Debord communiant dans la même détestation de leur époque respective. Est-ce à dire que Barbey d’Aurevilly le monarchiste était un « situ » ? Et Debord le révolutionnaire, un antimoderne ? Léon Daudet et Philippe Muray ont bien montré qu’une certaine bêtise mortifère propre au «stupide XIXe siècle » avait su se métastaser jusqu’à nos jours. Et si la contre-culture, selon Bourseiller et Penot-Lacassagne, a bien été cette protestation protéiforme contre un temps béatement persuadé de son excellence, alors pourquoi ne pas considérer Barbey, écrivain marginal à la postérité tardive, comme son pionnier involontaire et paradoxal ? Cette filiation paradoxale n’efface pas les différences entre le situationniste et le réactionnaire, mais elle devrait au moins troubler les amateurs de représentation binaire du monde.
Jérôme Leroy. Causeur (7-4-13).

Si Debord est à la fois classique et maudit, au même titre que Barbey d’Aurevilly, ce n’est pas seulement par son style d’écriture, tout en virtuosité Grand Siècle. Ne nous laissons pas tromper par la virulence acide de ses derniers pamphlets, écrits en réponse aux odieuses accusations dont il fut l’objet après l’assassinat de son ami et éditeur, Gérard Lebovici, en 1984. On y lit des aphorismes mélancoliques − « Je n’ai jamais cru aux valeurs reçues par mes contemporains et voilà qu’aujourd’hui personne n’en connaît plus aucune » - ou mordants - « Je ne suis pas un journaliste de gauche : je n’ai jamais dénoncé personne » - proches des meilleures saillies cioranesques.
Daoud Boughezala, Causeur (14-4-13).


Le confusionnisme intéressé

On aurait pu mettre François en couverture. On a préféré Guy. On aurait pu s’enchanter en une de Télérama de ce nouveau pape de terrain, homme de prière et de foi, ardent défenseur en Argentine de la justice sociale, ennemi du capitalisme et de la pauvreté. On lui a préféré un autre type de guerrier, un autre contempteur de notre société marchande devenue opprimante société du spectacle : le situationniste Guy Debord. Sacrilège journalistique ? Et si c’était justement pour rendre hommage à ce successeur discret de saint Pierre ? Il n’a accordé qu’une seule interview, paraît vouloir refuser le spectaculaire de la pompe vaticane. Pour quelques heures encore, tous les médias ont les yeux braqués sur Rome. L’antimodernité affichée de l’Église, son rituel papal millénaire restent étonnamment attractifs en nos périodes d’obsolescence programmée. Rendre hommage au nouveau pape (p. 17), c’est peut-être pour une fois respecter le temps long du spirituel et des profondes réformes à entreprendre pour remarier l’Eglise au monde. Ne pas céder à l’évènementiel, mais ouvrir le champ des questionnements sur l’aujourd’hui. Et, pour cela, le visionnaire Guy Debord, célébré à la Bibliothèque nationale de France, peut grandement aider. Guy d’abord.
Fabienne Pascaud. Télérama (26-3-13).

Ses façons de procéder sont absolument différentes des miennes – je n'ai pas choisi, comme lui, la position du retrait, plutôt celle de l'utilisation à haute dose de la technique médiatique, mais le but est le même.
Philippe Sollers. Télérama (26-3-13).

La calomnie démesurée

Les arguments biographiques contre Guy Debord de Gérard Guégan, qui l'a bien connu, sont évidemment convaincants (…) C'est vrai qu'il y a un petit côté farceur chez lui - sur ce point, Régis Debray n'a pas tout à fait tort.
Sébastien Lapaque. Le Figaro (26-3-13).


Que cela plaise ou non, il est parfaitement établi que le 17 mai, les enragés et les situationnistes durent quitter la Sorbonne à la demande des autres mouvements étudiants, ils s'installèrent alors à l'INP.
Marc Lenot. lunettesrouges.blog.lemonde.fr (14-4-13).


Très chatouilleux sur ce qu’on écrivait sur lui, Debord prit mal un roman de Bertrand Delcour, Blocus solus, paru dans la Série Noire (Numéro 2430). L’auteur y campait un « Guy Bordeux, leader charismatique de l’Internationale Simulationniste, auteur culte de La Société du Spectral ». Debord prit cela comme prétexte pour aller ailleurs. La raillerie, même légère, ne passait pas.
Raphaël Sorin, Lettres ouvertes (16-4-13).

Guy Debord et sa femme Alice Becker-Ho avaient l'habitude de se faire livrer chez eux, à Bellevue-la-Montagne (Auvergne), du miel, commandé chez Hédiard, le chiquissime traiteur de la place de la Madeleine, par hélicoptère. Merci les largesses de Gérard Lebovici: le cofondateur d'Artmedia était admirateur transi de Debord.
Audrey Lamariesse, Technikart (13-5-13).

Aucun commentaire:

Publier un commentaire